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Musique enregistrée : BLURAY, CD & DVD musicaux, interprètes...

Alain Lefèvre, l’homme et sa passion!

Message » 11 Jan 2013 20:09

Portrait passion

Alain Lefèvre, l’homme et sa passion

Par Christophe Huss

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Véritable porte-parole de la musique classique au Québec, à travers son émission hebdomadaire sur Espace musique et sa présence soutenue dans les médias, Alain Lefèvre a (presque) tout dit de son enfance ; de ses batailles solitaires pendant que d’autres étaient sous le feu des projecteurs ; ainsi que de sa découverte et de sa défense de la musique d’André Mathieu. Nous avons ici voulu rencontrer le musicien, l’homme, le mélomane aussi - passionné et idéaliste -, lequel s’est confié à nous à cœur ouvert.

Dix jours après l’inauguration de la Maison symphonique de Montréal, Alain Lefèvre y enregistrait son premier disque avec Kent Nagano et l’OSM : le 4e Concerto de Rachmaninov et Prométhée de Scriabine. Le CD qui vient de paraître chez Analekta est le fruit d’un travail de titan : jouer deux fois dans la même soirée ces deux œuvres très difficiles et y revenir le lendemain pour une session de raccords.
Cette discipline stakhanoviste est la conséquence directe d’un marché du disque en érosion : «On ne peut plus espérer enregistrer un disque comme cela se faisait jadis, c’est-à-dire disposer de 3 ou 4 jours en studio, en prenant le temps d’écouter les prises. À l’heure où nous nous parlons, on me dit qu’il n’y a plus un seul magasin de disques classiques à Vancouver ! Le mélomane de Vancouver qui veut acheter mon disque est obligé de passer par Amazon…».

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Pour le disque Rachmaninov/Scriabine, les rôles ont été bien répartis entre le chef et le soliste : c’est Kent Nagano le responsable de la balance et des équilibres : «Kent Nagano a apporté un souci extrême à ce disque. Cela m’a touché, car souvent les chefs d’orchestre ne font pas vraiment très attention quand il s’agit de concertos. Dans le cas présent, Kent Nagano allait en coulisses pour entendre les prises. Je ne pouvais pas car un concert avec des œuvres répétées deux fois, plus une journée de raccords, c’est un travail monstrueux».

Alain Lefèvre s’est tout de suite senti en confiance sur la scène de la Maison symphonique de Montréal, car il a noté le confort acoustique des musiciens par rapport au soliste. Quant au résultat, se reconnaît-il ? « Depuis longtemps, on me parle de ma sonorité. Est-ce que je la retrouve sur ce disque ? Je l’ai écouté une fois et je trouve le résultat supérieur à tout ce que j’avais fait auparavant ». Il rend ainsi hommage à Carl Talbot, le preneur de son : «[b]Carl Talbot ne va jamais essayer de maquiller quoi que ce soit. Lorsqu’on écoute les Suites de Haendel par Murray Perahia, on réalise à quel point le son est trafiqué : on a l’impression que le piano mesure 14 pieds ! Ce n’est pas ce que nous avons ici ».[/b]

Artifices
Effectivement, Alain Lefèvre est bien tombé. Et il s’en rend compte, puisqu’il fait partie de ces rares musiciens qui écoutent de la musique : «Je connais un seul musicien qui écoute autant de musique que moi : Krystian Zimerman». Avec deux à trois heures d’écoute par jour, Alain Lefèvre en voit passer des vertes et des pas mûres : «En ce moment, j’écoute beaucoup les Scherzos de Chopin du pianiste Ivan Moravec chez Supraphon et si vous me demandez si je retrouve souvent cette qualité, je dirais que non».

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Avec 27 enregistrements à son actif, Alain Lefèvre se considère comme un cas un peu à part : «Je suis un pianiste qui réalise très peu de prises. Certains disques sont publiés avec 300, 400, 500 ou 600 montages. Vous pouvez vérifier : chez moi il y en a 2, 3 ou 4 maximum ». Le pianiste québécois tente ainsi de préserver le naturel de la musique. «On peut tout trafiquer, mais cela ne sert pas la musique».
De ce point de vue, l’ancienneté d’un enregistrement ne dérange pas Alain Lefèvre : «L’exemple le plus parlant est celui des Métamorphoses de Richard Strauss par Karajan : entre son premier enregistrement mono et son dernier enregistrement numérique, il y a un monde. Dans le CD le plus récent, on a l’impression d’être dans une cathédrale. Mais la pseudo perfection d’aujourd’hui n’apporte strictement rien à la réelle jouissance de la musique ».

À l’historien de juger
Cette écoute recomposée ou fantasmée dans des conditions précaires, Alain Lefèvre l’a largement expérimentée, lui qui a découvert les symphonies de Bruckner sur un magnéto cassettes ; point commun que nous partageons…
« Je pars de très loin ; je pars d’une immense pauvreté. Ce n’est que très récemment que j’ai acquis un système audio qui rend pleinement justice à la musique. J’ai écouté longtemps la musique sur des appareils monstrueux ».

Pierre angulaire de l’équipement d’Alain Lefèvre, les enceintes Lafleur. «J’ai eu la chance de rencontrer Emmanuel Lafleur avant même qu’il soit connu. Il m’a inspiré confiance. J’étais son cobaye; le premier à lui acheter des enceintes». Le musicien dit avoir recherché la rondeur et la puissance sonore. Mais aussi et surtout «l’équilibre », précisant : « Il ne faut pas oublier que j’ai l’oreille absolue. Donc quand j’écoute quelque chose, tout peut me déranger très rapidement».

Alain Lefèvre croit-il à l’avenir du téléchargement en musique classique ? Il le voit comme une donnée inéluctable, mais n’y adhère pas vraiment. « J’aime encore le fait d’acheter un disque, de toucher un disque. C’est un peu comme le livre. Pour moi, le livre est quelque chose de précieux et sacré, quelque chose que je sens, que je touche. On ne peut pas aller à l’envers de l’évolution, mais est-ce pour le mieux ? Je n’en sais rien».

Il s’effraie ainsi de penser qu’à l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique), institution parisienne dédiée à la recherche et la création musicale contemporaine, 70 % des œuvres ne peuvent plus être jouées parce que les machines… ne marchent plus ! «Et quand on rafistole les machines, ce sont les nouveaux logiciels qui sont incompatibles ! L’IRCAM a donc des pièces remplies d’œuvres qui ne sont plus jamais jouées. Par contre, si dans 200 ans on veut jouer les Suites de Bach, on aura une partition. Alors oui, le téléchargement, ‘bravo !’, mais qu’est-ce qui fait la richesse de l’humanité ? L’impalpable, le clouding, est-il une preuve de notre civilisation ? L’historien, demain, devra juger les choses».

De l’oubli
Avec la fin de la matérialité des choses, Alain Lefèvre craint aussi l’oubli, la perte des références ainsi que l’émergence d’un monde où «tout ce qui est nouveau devient automatiquement la référence».
«On n’a qu’à écouter ce que l’Orchestre philharmonique de Berlin faisait il y a quarante ans et ce qu’il fait aujourd’hui. Les choses sont claires : ça n’a rien à voir. Est-ce que tout va forcément vers le mieux ? En musique, la réponse est ‘non’, parce que la musique c’est un certain nombre de choses intemporelles, des choses reliées à une mystique et à une forme de spiritualité. La musique appartient au patrimoine humain de la planète à un titre qui n’est pas technologique. Accentuer la technologie, ce n’est pas forcément aller vers un mieux».
Alain Lefèvre est à un stade de sa vie où il se sent particulièrement libre. «Il y a toujours une époque où l’artiste travaille ses acquis. Je serais plutôt à ce stade. Ainsi, le pari de Mathieu est un pari réussi. D’ici 2015, Mathieu va être célébré dans cinq des plus grandes salles du monde par cinq des plus grands orchestres du monde ». Finie l’époque « où l’on veut être plus beau que les beaux ou plus charmant que les charmants». Cela n’intéresse plus Lefèvre : «Je fais ce que j’ai à faire et ça finit là».
Ce détachement l’aide à supporter ce monde qui l’inquiète un peu : «Je visite les écoles depuis 30 ans. Je peux vous dire que les niveaux ont changé. Ce n’est pas que les jeunes soient moins intelligents, mais le temps d’écoute et de réflexion ont diminué de manière colossale ; au même titre que les scénarios des films deviennent d’une débilité enivrante, que la lecture est une activité à laquelle les gens ne consacrent plus de temps, et que dans les journaux, les titres sont de plus en plus gros et les textes de plus en plus courts».

Alain Lefèvre y perçoit une tendance lourde et une pente dangereuse : «Les pontes du marketing savent exactement ce qu’il faut faire pour faire parler d’un artiste. On n’a qu’à voir les exemples distingués des Lady Gaga de ce monde pour savoir comment il faut s’habiller et se comporter pour qu’on parle de vous. En classique, nous ne sommes plus dans la période des années 50, 60 ou 70 avec une trentaine de chefs plus éminents les uns que les autres et des pianistes exceptionnels. Il y a de plus en plus de carrières feu d’artifice qui montent au firmament et disparaissent en l’espace de trois ans. Mais la musique classique ce n’est pas des Jeux olympiques, ce n’est pas du cirque ; c’est une pensée, c’est quelqu’un qui arrive sur scène et qui propose une vision artistique ».

Évidemment, si le public a oublié et n’a d’ailleurs pas été en contact avec d’autres propositions artistiques ou d’autres interprétations, on peut se demander, avec Alain Lefèvre «à quoi ça sert…».
dante47
 
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