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Musique enregistrée : BLURAY, CD & DVD musicaux, interprètes...

Béranger: les chroniques du père François

Message » 27 Mar 2007 10:15

papinova a écrit:Je suis allé m'en réécouter quelques-unes sur amazone... tellement sympa.

L'Etat, après tout, c'est virtuel,
Ca n'a pas d'existence réelle.
Mais ça commande à la Justice,
Ca fait la loi et la police,
Ca joue avec le nucléaire.
Ca décide si on fait la guerre
Avec l'argent des citoyens (L'Etat, 1997)


Le titre complet c'est: "L'état de merdre" — (vive le père Ubu!! :lol:).

Celle là se trouve dans le Cactus et renoue avec la fibre libertaire du plus pur jus de la treille des années 70 (y compris dans le ton gouailleur des versions données en concert — et qu'on retrouve dans le En public 98).

J'en recauserai c'est promis!

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Message par Google » 27 Mar 2007 10:15

 
 
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Chapitre III - §1-2

Message » 27 Mar 2007 10:17

III. Période des 70’s: le son Alarcen et la meilleure des tournées

Résumé de l’épisode précédent. François Béranger a sorti chez CBS deux disques — avant de s’éloigner un peu. Il imagine même de se faire conseiller en relations publiques (!!!!). Et puis…
Trois choses se produisent: il rejoint la société de production L’Escargot-Sibécar en 1972 et rencontre Jean-Pierre Alarcen en 1973, et puis, ce sont les années soixante-dix — et la tournée constante qui s’ensuit.

1/ Le son d’Alarcen, une leçon

Avec L’Escargot-Sibécar, c’est, entre 1974 et 1982 la possibilité de faire huit disques, dont un double, — les six premiers couvrant le premier période faste, celle des 70’s. Car, avec J.-P. Alarcen, guitariste de talent et propriétaire d’un camion (qu’il comptait reconvertir pour se faire livreur) et d’une sono, c’est à la fois l’invention d’un style et d’un son, et le début d’une série de concerts un peu partout en France. Béranger le rappelle dans sa bio, c’est un truc des années 70’s: on allait au concert et concerts il y a avait. Maxime en a donné jusqu’à 300 par ans, alors qu’il n’avait pas encore assez de chansons pour assurer le spectacle par ses œuvres propres: du coup, il comblait avec du Brassens (je me souviens d’y être allé, tout môme). Et d’autres aussi arpentaient les scènes de province: Nougaro, Font & Val, Tachan, Beaucarne, Dautin, Higelin… François Béranger aussi, n’hésitant pas à chanter dans des MJC, sous des chapiteaux ou dans des salles municipales, où, pour pas cher, on pouvait venir l’écouter chanter — et parler.

Un disque est à mon avis emblématique de cette période — le n°6, enregistré en public au Théâtre Gérard Philippe en 77, qui donne une bonne idée de l’atmosphère des concerts. L’ayant vu quatre fois durant cette période, je confirme: y’avait des blagues qu’il refaisait, mais aussi des impro. — Des chansons quasiment inévitables: on l’aurait pas laissé repartir sans avoir eu Natacha: la salle commençait à le chanter et il était obligé de suivre. Les chansons d’amour et les chansons tendres étaient données en séries: Le monument aux oiseaux, Natacha, La fille que j’aime, Le vieux et Les oiseaux mécaniques — et puis aussi Rachel et Le tango de l’ennui.

2/ Si tous les prolos…
Je suis tout seul dans ma maison
Le chien dort sur le paillasson
La grosse horloge distille le temps
Très lentement trop lentement
…/…
Quand j’ouvre mes yeux fatigués
Par les insomnies de l’ennui
Je vois ma table toute encombrée
D’un amas de feuilles griffonnées
Dans le ciel un orage
Je voudrais être avec toi
…/…
Pendant c’temps toi tu es là-bas
Avec un marin dans tes bras
L’orage sûrement tu t’en fous
Car il est grand et beau et doux
Rachel Rachel
Si les p’tits cochons te mangent pas
Rachel Rachel
Il en restera p’t’être pour moi (Rachel in La Chaise 1974)


Et le Tango de l’ennui. Dans lequel se mélangent l’ironie mordante — quelles étaient belles ces “trente glorieuses”:
Je mesure aujourd’hui combien favorisé
J’étais, quand j’ travaillais chez P’tit Louis.
A Billancourt-sur-Seine, dans l’entreprise modèle,
Je participais à l’expansion.
A six heures du matin, lever comme un aveugle,
Se laver, avaler son café.
S’enfoncer dans le froid, prendre le bus d’assaut,
Piétiner dans l’métro, c’était l’pied.
S’engouffrer au vestiaire, cavaler pour pointer,
Enlever sa casquette devant l’chef.
Faire tourner la machine, baigner toute la journée
Dans l’huile polluée : quelle santé!
Surtout ne pas parler. Mais ne pas trop rêver
C’est comme ça qu’les accidents arrivent.
Enfin, le soir venu, repartir dans l’aut’sens
Pour le même enthousiasmant voyage.


— et la tendresse amoureuse additionnée d’amour libre:

On a été chez toi, ça a duré des mois.
J’ai oublié d’aller chez P’tit Louis.
Qu’est-ce qu’on peut voyager dans une petite carrée
Tu m’as emmené partout où c’est bon.
Et puis un jour, comme ça, pour éviter l’ennui,
On a décidé d’se séparer.


Amour libre, amour de la vie et amours continées: beau programme, non? :wink:

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Chapitre III - §3-4

Message » 27 Mar 2007 10:19

3/ La chanson, c’est fait pour dire des trucs

Et puis, dans tous les cas, du discours. Magouille blues, évidemment, qui n’a pas pris une ride. Ah si! tiens… maintenant, c’est plus tous les sept ans, mais tous les cinq ans: on fait des progrès… Mais aussi le Manifeste. Car à quoi ça sert une chanson, s’il faut « surtout [que] ça ne parle jamais/ De choses vraies tellement vulgaires»? On connaît le débat: Gainsbourg lui non plus ne parle de rien dans ses chansons — le gars qui a payé 1500 ou 2000 balles pour une place de concert, il a pas envie d’entendre parler de la réalité, disait Gaingain. Et pas faute d’avoir des idées ni le goût de la provoc’… «La réalité vous savez comme c’est/ Bien souvent dégueulasse» — et du coup, «La réalité faut un peu l’arranger».

Bref: peut-on faire des chansons si l’on ne parle de rien? Peut-on être un chanteur gentil? En tout cas, un premier élément de réponse nous est donnée par Béranger: c’est pas une raison pour faire de la merdre et servir la soupe à endormir les gogos:

Non dans une chanson pour faire des ronds
Il faut créer des images illusion
Pour faire avaler aux pauvres couillons
Leur ennui quotidien.
Viens mon amour ma joie
Sur la colline aux senteurs orientales
On va sûrement rencontrer Jésus-Christ
Dans un caleçon à fleurs de Monoprix
Il aura sa plus belle auréole
En plastique à dentelles mécaniques.
…/…
Les p’tites fleurs les p’tits oiseaux
Les petites filles de français moyens
Les grosse bagnoles et les belles motos
Pour superviriliser nos minets
Belle fille heureuse dans son corps
Grâce au tampon Higiénix qui ne fuit pas
…/…
Bonsoir téléspectateurs
Ce soir sur la deuxième chaîne couleurs
Dans notre série que la vie est belle
Notre grande enquête sur les mirabelles
Et puis avant d’aller au dodo
Championnat du monde de gros lolos


De la merdre à la radio, de la merdre à la télé —— merdre! merdre! père Ubu! Ça mérite l’enfoncement du petit bout de bois dans les oneilles! :lol:

4/ Pas de soupe

Béranger, y’a pas, tout le révulse: «la Communale/ Où pendant des années on bourre le crâne/ Aux enfants à grands coups de programmes/ Pour qu’ils soient bien dressés»; « La gueule des mecs de l’équipe de nuit/ Qui vont dormir quand le soleil se lève/ Exténués abrutis» ; les «tabassage(s)/ À la matraque un quatorze juillet/ Pour avoir osé chanter et danser/ Quand c’était interdit» (ou pour autre chose, on trouve toujours); « la fille de treize ans/ Avec ses p’tits seins et son visage d’enfant/ Qui accouche terrorisée/ Dans les chiottes d’un lycée»; la télé et «toutes les choses qui font que l’on est/ Bien manipulés bien conditionnés/ Par une bande de requins»… Alors, alors

Alors moi vous comprenez
Les violons les guimauves les flonflons
Je trouve ça tellement anachronique
Que ça m’file la colique
Je sais bien qu’une chanson
C’est pas tout-à-fait la révolution
Mais dire les choses c’est déjà mieux que rien
Et si chacun f’sait la sienne dans son coin
Comme on a les mêmes choses sur le coeur
Un jour on pourrait chanter en choeur


Servir la soupe au populo et faire rêver les gogo avec des paillettes et de la pacotilles, c’est se ranger dans le clan des exploiteurs ou de leur complices. Pas question donc, quitte à passer pour des fous ou des excentriques:

Nous sommes un cas, nous sommes un cas
Un cas pathologique
Nous sommes un cas, nous sommes un cas
Un cas anachronique
…/…
Si on fait dans les idées
On va sûrement être exclus
De la fraternité des chanteurs à succès
À la place d’un tas d’dollars
On va tout juste avoir
Sifflets et quolibets
…/…


Mettons que les “musiques du monde” ça soit à la mode (c’est si beau l’altérité…):

La musique des indiens
Ou celle des mexicains
Ou celle des colombiens
Ça nous dit seulement misère
Sécheresse de le terre
Pouvoir des militaires
Peuples écartelés
Villages abandonnés
Bidonvilles surpeuplés
Avec plein d’enfants bien sous-alimentés
Et les prisons infernales
Ou sévissent tortures
Carnages et pourriture


Evidemment, tout ça est loin. Pinchet est mort — tout ça est fini, la page est tournée. D'ailleurs, loin, maintenant, c'est la Chine. Et on sait à quel point ce noble et grand Etat s'est modernisé!

Bref,
Quand on fait de la musique
Faut avoir l’esprit pratique
Il faut savoir exploiter
Le goût immodéré
Des gens pour l’exotique
Surtout pas se mettre en tête
Originalité et authenticité (Nous sommes un cas)


Sauf que Béranger, ben, y’arrive pas, justement…

La chanson, ça sert à gueuler quand on n’y peut rien. Ça ne sert à rien: c’est pas fait pour “faire bouger” les choses (quelle horrible expression — involontairement drôle de vulgarité inaperçue). C’est seulement une réaction viscérale de libertaire qui est et ne peut pas ne pas être indigné, révulsé et consterné par ce qui se passe autour de lui.

Ça peut à la rigueur servir à interpeller — à demander «Qui est donc responsable» — de la pollution, de la misère et de la dégueulasserie. Mais pas question de tomber dans la soupe — plutôt alors se taire:
Pendant ce temps-là nos médias nous distillent
À longueur d’antenne les sales gueules imbéciles
Et les propos creux de nos dirigeants.
Gloire au plus menteur, gloire au charlatan.
…/…
Faudrait bien un jour nous lever un bon coup
Dire merd*e aux guignols, faire gicler nos désirs
Faire de cette terre autre chose qu’un trou
Où nous-mêmes on s’enterre, pour finir. (Qui est donc responsable?)


Le voudrait-il qu’il n’y arriverait pas:

J’aimerais faire des chansons marrantes
Faire rigoler ceux qu’ont payé
Vous dire que le monde est beau
Malgré quelques petits accrocs
Que je reviens d’Californie
La tête pleine de rainbows — Zzz
Vous faire des big bisous partout
Vous faire des big bisous partout
…/…
J’aimerais faire des chansons marrantes
Sortir mon disque tous les ans
Car la chanson c’est un marché
Comme la lessive ou les idées
Faut fournir aux consommateurs
Un beau produit bien emballé
Et surtout pas comme je le fais
Surtout pas dans la soupe cracher
J’aimerais faire des chansons marrantes
Un peu d’rétro un peu d’disco
Un peu de coeur un peu de fesse
D’la bonne humeur à toute épreuve
Des oeillères en acier trempé
Des musiques complètement carrées
Mais je n’sais pas c’que j’ai j’peux pas
Mais je n’sais pas c’que j’ai j’peux pas ( Chansons marrantes )


Y'a pas à dire: ça tranche dans l'ambiance, non? :wink:
Dernière édition par dub le 27 Mar 2007 10:25, édité 1 fois.

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Chapitre III - §5-6

Message » 27 Mar 2007 10:22

5/ Si tous les prolos : le voyage en douce

La naïveté libertaire d’espérer qu’un jour le monde changera est clairement assumée en tant que telle. On sait bien que rien ne change jamais. Mais imagine un peu, un instant:

si tous les prolos au lieu d’aller pointer,
Décidaient un jour de s’arrêter,
Pour aller prendre leur pied où que ça leur plairait,
Ça serait bien moins polluant que l’ennui.(Le tango de l’ennui)


À la condition toutefois que le voyage soit réel — et non pas artificiel. Pas de paradis sur terre, mais pas de paradis artificiels où se réfugier, ni d’où serait encore possible quelque prise de conscience :

Le plus marrant c’est que ces mots
viennent de mecs aussi crédibles
que ceux qui gueulent au premier rang :
Pinochet! Con! Salaud! Truand!
assis sur leur cul et fumant
des joints à prix exorbitant.
Participes présents
Je participe au présent
J’entends Chili! Chili! Chili!
On crie Chili, j’vois des chilomes
J’me dis y’a quèque chose qu’est pas clair
Chili va pas avec chilome
Jusqu’où ira-t-on s’enfonçant
dans l’absurdité des slogans?
Derrière les slogans le néant (Participe présent)


La jeunesse qui s’enfume et hurle des slogans (ou des chansons) ne vaut pas mieux que l’âge mur , empintée au Ricard et adhérant à des mots de retour à l’ordre… Chacun sa drogue, chacun son parti — mais c’est au fond la même chose, la même merdre.

OK marché conclu
Dans une boite d’allumettes
Il me file une belle tablette
Une fois qu’il est parti
Je regarde dans la boite
Et je vois qu’il me l’a mis
…/…
A la place du bon H
Du bon I du bon J
Appelle ça comme tu voudras
Y’a du crottin de cheval
Du pur avec l’avoine
Qui sent très fort l’écurie
Alors moi je me dis
Faut pas perdre la gueule
Surtout à ses propres yeux
…/…
Et pendant toute la nuit
Dans ma vieille limousine
Je me suis enfumé
Je me suis emmerdé
De vapeurs chevalines
Jusqu’à l’extase sublime
Demain j’vole un balai
Une pelle et un p’tit seau
Pour courir au cul des chevaux (Y’a qu’la foi qui sauve babe
)


La seule vraie drogue qui soit, tout aussi rare et pas forcément admise, sauf quand elle est légalisée, et qu’elle perd alors tout son goût, c’est celle que chante aussi Béranger :
Elle me turlupine
Ma voisine rouquine
Elle est mutine et libertine
Elle trottine coquine
Sur ses p’tites bottines:
Ça lui fait bouger la poitrine.
C’est mon héro, c’est ma coca,
C’est mon héroïne, ma cocaïne
Je fais des mines masculines
Pour qu’elle devine et soit encline. (Comptine)


Appeler à la révolte, c’est la même chose qu’appeler à l’amour.

La fille que j’aime, c’est pas la plus belle, / C’est pas la plus moche non plus. / Seulement mystère et boule de gomme / C’est pour celle-là que j’me sens un homme. / Quand elle s’approche de moi, / Ça m’fait des frissons. / Quand elle s’éloigne de moi, / J’me retrouve tout con. / Dans son visage, c’est merveilleux, / Elle a une bouche et deux yeux. / Et puis aussi un menton / Et un nez avec un front. / À gauche une petite oreille / Cachée par ses cheveux. / À droite une petite oreille aussi
Cachée par les mêmes cheveux. / Quand elle est en pantalon / On voit son derrière tout rond. / Quand elle met une robe, / On l’devine, c’est excitant. / Et puis ses seins qui sont deux, / Heureusement qu’ils sont pas trois / Sans ça j’aurais jamais assez d’doigts / Pour jouer avec quand il fait froid. / Là où c’est super bon, / C’est difficile à décrire. / Les images, les comparaisons, / C’est vraiment jamais dans l’ton. / Autrefois dans une autre chanson

… dans Natacha (je dis ça pour ceux qui suivent: méfiance, demain y’aura interro!)…
J’ai dit qu’elle avait un ventre / Comme une plaine de blé mur. / Mais ça f’sait agriculture. Surtout qu’ maintenant dans les champs, / C’est vachement mécanisé. / On voit dans les plaines à blé / Des moissonneuses-batteuses-lieuses. / C’est pas une chose à souhaiter / Qu’elle se trouve sous un engin comme ça. / Il vaut mieux pour faire l’amour / Ce que la nature a prévu pour. (La fille que j’aime )


En attendant, reste à s’indigner.

6/ L’indignation faite chanson

Le “mécanisme” est assez simple. 1) À regarder autour de soi, on voit bien des vacheries: la chanson manifeste. 2) Alors qu’on pourrait vivre des tas de trucs formidables: la chanson rêve un autre monde. 3) Voire changer la réalité… Car, rien ne dit qu’après tout on ne puisse pas changer le monde. Quoiqu’en ait dit l’Église, pourtant la terre tourne — et de même, pourtant, «partout le monde bouge, partout le monde éclate». Le réac’, c’est justement celui qui pontifie à longueur de journée qu’on n’y peut rien, que rien ne changera jamais, et que ça ne sert à rien de s’insurger, que c’est infantile et pas très réaliste. En fait, il veut dire que tout ça l’arrange parce qu’il en profite:
Ils nous disent les censeurs
Que les grèves ne sont que rêves
Les grévistes des rêveurs
Vivant quelques heures brèves
Que les vieilles réalités
Sauront bientôt les briser
En d’autres temps en d’autres lieux
Des rêveurs de temps meilleurs
Se sont battus souvent sont morts
Contre vos forces innombrables
On sait bien qu’il faudra encore
Mille réveils de larmes et de sang (Le monde bouge)


Et puis surtout, on gueule parce qu’on peut pas s’empêcher de gueuler. Là où les croquants et les croquantes, pétris de certitudes et enfoncés jusqu’au museau dans leur confort et leur bonne conscience, demandent à ce qu’on rétablisse l’ordre, et qu’on colle tout le monde au trou, l’écorché vif, lui, rentre dans les Prisons, et ce qu’il y voit le révolte:

Les temps bénis sont morts où c’était pas miracle
Quand on était taulard de pouvoir bavarder
Avec des gardiens même si c’était des chiens
Un gardien ou un chien c’est quand même plus humain
Que des portes électriques des camisoles chimiques
Que des portes électriques des camisoles chimiques
…/…
Je vis dans un pays et c’est aussi le vôtre
Où un gamin perdu à Fleury-Mérogis
Pour un vol de bagnole se fait serrer la vis
On la lui serre tellement la vis qu’il en peut plus
Un jour la coupe est pleine et on l’retrouve pendu
Bon Dieu quel beau pays! Bon Dieu quel beau pays! (Prisons)


Au lieu de ça, comme il le répète encore en 1989 dans Dure-Mère, on a les infos à la télé, où «On nous prend vraiment pour des cons»:
Donnez-nous notre quotidien
De carnages de douleurs d’horreurs de malheurs
Injectez-nous d’la bonne torture
Têtes coupées femmes éventrées enfants choqués
Rassurez-nous d’un bon débat:
Le SIDA des évêques la capote et la foi (Y’a un malaise)


Autrement dit, c’est avant tout l’esprit de révolte et l’engagement dans l’époque:
Participes présents
Je participe au présent
Me tenant là debout chantant
Du plus qu’je peux avec mes tripes
Du plus qu’je peux sincèrement
…/…
Participes présents
Je participe au présent
Disant avec mes quarante ans
Mes quarante années de jeunesse :
Jeunesse fais gaffe à tes arrières!
Demain les vieilles moules cosmiques
Venues des contrées de l’angoisse
Vont v’nir te pincer dans tes jeans
…/…
Participes présents
Je participe au présent
Revendiquant plus que jamais
Même me gourant, même déconnant
Le droit de dire ce que j’ressens.
Car je ne suis pas une image
Ni un gourou, ni un slogan
Je ne suis pas votre alibi
Tarzan, Zorro, ou Jésus-Christ
Je ne suis qu’un simple con chantant
Participes présents
Je participe au présent
Déchiffrant en me bidonnant
La prose poisseuse des critiques
La diarrhée des maîtres à penser
Sur les artistes, l’art et le monde
Pauvres débiles dont la tête
N’est souvent que vieille machine
À coller sur chacun de nous
Une étiquette indélébile
Participes présents
Je participe au présent
Voyant avec effarement
Qu’on croit encore dur comme fer
Qu’un poète c’est très différent
D’un prolo qui va au charbon
Alors que si poète il y a
C’est dans les combats qu’il se trouve
Dans les combats des p’tits matins
Dans les lendemains qui déchantent


«Con chantant» plutôt que «fou chantant»: tout est dit ici. Et donc, dénonciations tous azimuths. Des contrôles de papiers humiliants “au facies” :

Citoyens citoyennes alignement par quatre
On veut voir qu’une tête pas un mot dans les rangs
Les suspects au ballon Les chevelus fiché
Les gonzesses des salopes Les motards des anars
Les cocos à Moscou Les bougnoules dans la Seine
Les nègres au cocotier Les pédés à châtrer
Et toi ta mobylette où c’est qu’tu l’as piquée
Espèce de parasite tu ferais mieux de travailler (Je ne veux plus le savoir)


Sur nos pattes de derrière
Nous irons faire le beau
Présentant nos papiers
Dés que passe un corbeau
L’ombre d’une casquette
Le vol d’un perdreau
À force de contrôles
À force de patrouilles
À force de fouilles
De flics qui te jaugent
Te jugent te transpercent
Te toisent te suspectent
Te fichent te classent
Te statistiquent (À force)


C’est vrai que c’est lassant! Toujours la même chose
«Béranger c’est de la broutille! / Faut quand même pas s’foutre de ma bille: / Y raconte toujours la même chose; / Dans l’show-biz faut se renouveler / Car bien sûr comme vous le savez / Le monde a vraiment changé» (Chansons marrantes). Sûr qu’il a bien changé le monde. On n’en est plus à vouloir renvoyer “chez eux” les immigrés, c’est sûr. Profonde ironie de ce que le second grand succès de François Béranger, après Tranche de vie, ça soit, sur un air à danser façon tube de l’été il-tape-sur-des-bambous-et-ça-lui-va-bien, une charge sur le «rentrez-chez-vous» — la France, même si tu l’aimes, elle veut pas de toi:

Mamadou m’a dit, Mamadou m’a dit
On a pressé l’citron,
On peut jeter la peau
Mamadou m’a dit, Mamadou m’a dit
On a pressé l’citron,
On peut jeter la peau

Les citrons c’est les négros tous les bronzés d’Afrique
Sénégal, Mauritanie, Haute-Volta, Togo, Mali,
Cote d’Ivoire et Guinée, Bénin, Maroc, Algérie,
Cameroun et tutti quanti, Cameroun et tutti quanti. ()


À le même époque, protestant contre la même chose, Font & Val chantaient: «Immigré, maintenant tu es chez toi, chez moi»… Comme le dira Béranger presque 20 ans après, curieux de constater que les mêmes choses restent finalement d’actualité…

Pas de raison, finalement, d’abandonner l’esprit de révolte, même si on voudrait parfois croire le contraire — car la révolte perpétuelle, à défaut de révolution permanente, à la longue, ça fait désespérer — ou comme on voudrait évidemment nous le faire croire:

Les promesses de Mai ne sont plus que rêves
Un rêve de dix ans, vieux, c’est déjà vieux
Demain nous donnera sa réponse claire :
Ceux d’en-bas par millions ont-ils eu raison
De changer les clameurs, les coups, la violence,
En petits bulletins dans une urne sans fond? (Avril 78)


Est-ce que t'imagines un peu comment que ça serait mal vu, de nos jours, d'expliquer comme ça aux gens, qu'aller voter, c'est un peu le contraire de changer les choses, et que voter dur ou voter mou, c'est toujours voter dans le trou? Franchement totalement irresponsable, que c'est. Ne pas voter, c'est mal — et voter c'est bien. Et sur ce que les promesses ne sont jamais tenues (bientôt je reparlerai de la chanson sur Tonton sortie en 82), il y a une solution: suffit de ne plus rien promettre, sauf d'être "à l'écoute". Une sorte de politique "Allo Macha", en somme. :wink:

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Message » 27 Mar 2007 10:24

Amour libre, amour de la vie et amours continées: beau programme, non?

... à qui le dis-tu, j'ai aussi connu ces amours-là... dernier métro et reprendre le premier du lendemain. Sauf, sauf... que je ne bossais pas à l'usine comme mon père. Quelle chance !
:wink:
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Message » 27 Mar 2007 10:31

papinova a écrit:
Amour libre, amour de la vie et amours continées: beau programme, non?


... à qui le dis-tu, j'ai aussi connu ces amours-là... dernier métro et reprendre le premier du lendemain. Sauf, sauf... que je ne bossais pas à l'usine comme mon père. Quelle chance !
:wink:




Soit dit en passant, j'insiste beaucoup là dessus. Mais peut-être pas assez

Les "mai soixante huitards" — comme disent ceux qui n'y comprennent rien — sont avant tout des romantiques. Et je pense qu'une bonne partie de cette sensibilité: hyper attention aux sentiments, sensibilité exacerbée, forte propension à s'émouvoir et à se scandalisée — se retrouve dans une bonne partie de la jeunesse actuelle. Et puis aussi, une grande tendance à l'utopie.

Je sais bien. L'utopie, c'est pas bien: c'est in- fan- tile! :lol:

N'empêche que l'utopie, c'est ce qui n'existe pas, et reste de l'ordre du possible, de l'imaginable, de ce qu'on pourrait vouloir. Une utopie, c'est une croyance dont on sait bien que c'est et que ce n'est qu'une croyance. Ça suppose la lucidité, une utopie — le mot le dit: c'est nulle part. Le contraire, c'est la réalité telle qu'elle est. Et à laquelle on acquiesce. Du coup, le nom pour désigner le contraire de l'utopie, c'est "idéologie"… La pire de toute: celle qui passe inaperçue et qu'on croit n'être que du "réalisme…

Evidemment, ça peut passer pour du subjectivisme et de la sensiblerie. Mais vu que notre actuelle jeunesse est harcelée par le chomage, la crise, etc etc — il est assez osé de lui "reprocher" de ne pas militer plus qu'elle ne le fait déjà. Un rien suffit à l'enflammer cette jeunesse, et elle n'est ni tranquille ni rangée, ce me semble.

Cdlt :wink:

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Message » 27 Mar 2007 10:41

Les "mai soixante huitards" — comme disent ceux qui n'y comprennent rien — sont avant tout des romantiques. Et je pense qu'une bonne partie de cette sensibilité: hyper attention aux sentiments, sensibilité exacerbée, forte propension à s'émouvoir et à se scandalisée — se retrouve dans une bonne partie de la jeunesse actuelle. Et puis aussi, une grande tendance à l'utopie.


J'aimerai penser comme toi. Romantique, la jeunesse actuelle ? Peut-être que j'ai passé l'âge pour y croire vraiment. Ils acceptent vraiment, vraiment beaucoup trop de choses, notamment dans le monde du travail. Mais c'est vrai que l'époque est difficile pour eux. Heureusement qu'ils ont réagi contre le CPE. Ils auraient vraiment touché le fond s'ils avaient accepté ça. Surtout, surtout, qu'ils restent vigilants, les autres reviendront à la charge immanquablement et plus sournoisement.

:evil:
papinova
 
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Message » 27 Mar 2007 11:16

papinova a écrit:J'aimerai penser comme toi. Romantique, la jeunesse actuelle ? Peut-être que j'ai passé l'âge pour y croire vraiment. Ils acceptent vraiment, vraiment beaucoup trop de choses, notamment dans le monde du travail. Mais c'est vrai que l'époque est difficile pour eux. Heureusement qu'ils ont réagi contre le CPE. Ils auraient vraiment touché le fond s'ils avaient accepté ça. Surtout, surtout, qu'ils restent vigilants, les autres reviendront à la charge immanquablement et plus sournoisement. :evil:


Pour autant qu'il n'y a pas grand monde pour les faire rêver ni les y inciter: oui (ceux que je vois, les étudiants etc, le sont assez…).

Faut être indulgent avec les jeunes (surtout quand on vieillit! :lol:) — on les tanne avec leur "orientation" dès la 6° — le tout dans une société qui leur refuse un emploi avant des âges tellement avancés qu'ils n'ont pas les moyens de s'assumer! C'est totalement incohérent — et radicalement absurde.
L'effet de cette disjonction entre "travaille pour t'insérer" et "pas question de gagner un salaire régulier ni te fonder ta famille avant 25/30 ans", c'est de déresponsabiliser et d'infantiliser tout le monde!

Cdlt :wink:

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Message » 27 Mar 2007 19:32

Merci pour ton sujet. Il m'a permis d'enfin retrouver quelques vieux albums perdus et pourtant appréciés :wink:
Et bravo pour ton travail, même si ça fait un peu combat d'arrière-garde :wink:
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Message » 27 Mar 2007 20:14

Karu Kéra a écrit:Merci pour ton sujet. Il m'a permis d'enfin retrouver quelques vieux albums perdus et pourtant appréciés :wink:
Et bravo pour ton travail, même si ça fait un peu combat d'arrière-garde :wink:


Note que, vu où se trouve l'avant garde…… :lol:

Je préfère encore fredonner le père François que l'hymne nat… :mdr:

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Chapitre IV - §1

Message » 28 Mar 2007 11:13

Chapitre IV. Coucou, me revoilou: le retour de l’exterminateur contre-attaque

1/ Années 80: les années blafardes

Vinrent les années 80 — des années de merd*e, si on veut savoir mon opinion. Ou les années "blafardes", pour reprendre l'expression appliquée par Béranger à l'Allemagne.

Ça n’est pas le départ de J.-P. Alarcen qui déclanche l’exode. Car, entre le 4° album sorti avec lui, Participe Présent, et le premier sorti avec Lajudie — Joue pas avec mes nerfs — il n’y a ni pause ni temps mort. Mais les deux suivant, Article sans suite (1980) et Da Capo (1982), vont marcher de moins en moins.

D’abord parce que les élections qui devaient “changer la vie” marquent (peut-être?) la fin d’un rêve. Ensuite parce que le nouvel état d’esprit marque un virage à 180 degrés: l’heure est au profit (regarde un peu les chiffres avant de croire que c’est la crise: les riches n’ont jamais été aussi riches qu’aujourd’hui, et ceci dans toute l’histoire de l’humanité…). Du coup, L’escargot fait faillite et RCA en use avec Béranger comme le presse agrume avec le citron…

En 82, après le dépôt de bilan de l'Escargot-Sibécar (c'est le sort des petites productions indépendantes...) je suis sous contrat chez RCA, par la grâce de son directeur d'alors, François Dacla, vieux supporter et grand amateur de chanson française. RCA produit Da Capo et... me pousse vers la sortie. La société est sur le point de se faire avaler par Ariola, qui met comme condition au rachat le dégraissage d'un bon nombre de chanteurs français. (Ah! Le dégraissage! Doux vocable qui va marquer de son esprit toutes les années 80. Arme magique des nouveaux barbares, genre Bernard Tapie, pour bâtir des fortunes sur l'exclusion et le chômage. Stratégie préférée des nouveaux maîtres à penser).


J’avais réussi, à cette époque, à me dégotter Article sans suite, — en demandant à mon disquaire — car cette espèce là existait encore à l’époque! — de me le commander (six semaines d’attente, je crois bien)… Et je me souviens vaguement d’avoir entendu une ou deux fois Canal 19 à la radio (France Inter). À part ça, silence radio et, bien sûr, silence vidéo. Pour Da Capo, ce fut encore pire. Je ne me souviens même pas en avoir entendu parler où que ce soit. Et pas moyen de le trouver, ni de l’acheter… Longtemps, je me suis contenté de la K7 sur laquelle j’avais repiqué l’exemplaire qu’un copain avait acheté — à Paris…

Article sans suite — titre annonciateur — contient comme à l’habitude de bonnes chansons. François Béranger ne paraît en rien “à bout de souffle” ou d’inspiration — contrairement à ce que pourrait laisser croire l’ironique Y’a plus d’papier:

Y’a plus d’encre dans mon stylo
Y’a plus d’idées sous mon chapeau
Y’a plus d’jus dans mon micro
Y’a plus d’papier dans les goguenots
Y’a plus d’encre dans mon stylo
J’l’ai renversé dans la rivière
J’ai fait suivre sans lésiner
Toutes mes soi-disant idées
Y’a plus d’idées sous mon chapeau
Un jour quand il faisait trop chaud
Je l’ai soulevé innocemment
Elles sont parties dans un coup d’vent


En réalité, c’est que la question reste posée de savoir si on continue à faire de la chanson ou si l’on se met à la soupe:

Y’a plus d’papier dans les goguenots
Je vis un dilemme essentiel
Faut-il en acheter en rouleau
Ou en pliage accordéon
Y’a plus d’papier dans les vatères
Je suis cloué j’sais plus quoi faire
Le super doux ça fait trop cher
Et l’ordinaire c’est un supplice (Y’a plus d’papier)


C’est surtout qu’il devient difficile de faire des disques — alors même qu’en tournée le public est toujours au rendez-vous.

RCA avait trouvé somme toute une méthode fort simple pour virer son artiste sous contrat: ne pas le diffuser… Et ce avec la complicité passive des média — radio, TV, presse. Presse: y compris Libé ou Le monde — personne n’a réagi. De nos jours, on pourrait croire que c’est pire: on ne produit plus du tout le disque et basta. En fait, ça me paraît plus compliqué.

Car d’une part, il est devenu très facile de faire un disque: plus facile d’enregistrer son CD (même artisanalement) et de le dupliquer, que de faire ça au format 33t ou 45t. Et pour la diffusion, il est bien possible qu’internet amplifie un bouche-à-oreille susceptible de contrer le silence. La copie pirate, dira-t-on… Certes, certes… D’une part, je continue à me demander si la vente de CD a réellement baissé ou si c’est seulement que les gens achètent maintenant des DVD (peuvent pas tout acheter, non plus)… Alors, j’entends bien : c’est pas beau, c’est irresponsable (d’ailleurs, pour ma part, j’achète les disques: surtout d’ailleurs parce que j’ai le goût du bel objet et que je trouve la copie super moche — et au prix où sont les disques d’occasion, ça me paraît une bonne chose……). Cela dit…

De quoi un artiste vit-il? De la vente de CD ou des concerts? Et à quoi servent les disques: à se rappeler du concert pour donner envie d’y retourner? Ou à écouter en soi des œuvres qui ne seront jamais données en public? Enfin bref, j’avoue que l’idée de démultiplier les lois protégeant surtout les grandes compagnies de disques — sans les empêcher de rançonner honteusement les artistes (c’est quoi leur pourcentage sur un disque? c’est quoi celui du fabriquant?), le tout après avoir éliminé les disquaires, ça me fait hésiter…

En tout cas le contexte explique aussi la présence de chansons sur le flicage de la communication:

Les forçats du ruban
Les obsédés du frêt
Sont jamais à la fête
Tout seul dans la cabine
Ils ont une combine
Pour pas crever d’ennui
Éviter le fossé
Et les pièges des flics.
Refrain:
Branche ta cibi j’t’appelle
Sur le Canal 19
Salut tous les amis
Salut les gars quoi d’neuf
Sur le Canal 19
Répondez les amis.
…/…
Y semblerait qu’le Monopole
Se met à faire la gueule
Et à être jaloux
Parait qu’on a violé
Les secrets d’la Défense
Qu’on est des subversifs
Dès qu’les gens communiquent
Y’a le pouvoir qui flippe. (Canal 19)


Cibi et radio libres — tout comme le disque: il importe de prendre garde aux échanges “horizontaux” entre les gens! Sait-on jamais, dès fois qu’ils se mettraient à réfléchir, à s’organiser… La cibi, comme le téléphone au volant : c’est dangereux. Internet aussi. On sait pas sur quoi on peut tomber. Faut faire gaffe aux enfants, les pauvres!… Et donc, il convient d’encadrer, de réguler, de soumettre tout ça à une autorité bienveillante: celle qui permet aux braves gens de s’esbaudir sans risque de se faire mal. Les gens c’est comme ça: si on les surveille pas, il se cogne dans les portes et les murs, et pis après ils crient et pleurent et pis tout. Heureusement qu’il y a des lois. Et la radio, dira-t-on. L’est libre la radio!…

Sûr qu’elle est de meilleure qualité qu’il y a 30 ans… Certain même. Cela dit, quand tu vois ce que sont devenues les “radio libres”… Ce que l’on ne réprime pas, c’est qu’on peut le vendre. T’as qu’à voir ce qui était auparavant censuré: dès qu’on a pu en faire le commerce en l’encadrant, c’est devenu monnaie courante. Libre, mais libre de quoi? Et je ne parle même pas de la télé…

Le contrôle de la chanson, c’est le contrôle de la parole et de al pensée, tel est le message de François Béranger — et le codicile: et le meilleur des contrôles, c’est la mise en vente sous licence, qui crée un pouvoir de non diffusion:

Le disque dort dans sa pochette
Il rêve dans sa vanité
De caresses de diamant
Il a pas compris c’est bête
Que pour être en or faut plonger
Dans les marmites des cuisines
…/…
Le disque dort dans la corbeille
Où l’on jeté les décideurs
Les décideurs de la chanson
Les décideurs de la musique
Les yeux rivés aux statistiques
Les étouffeurs de nos cris
Les gardiens du Monopole
Du Monopole de la connerie

Le disque dort le disque dort
Le disque dort sur son lit d’mort (Le disque dort)


Simpliste? C’est possible. Mais surtout révolu, dira-t-on. Regarde comme les nouveaux venus de la chanson sont portées aux nues par les média, devenus insolents et super libres de pensée. Alors, tu vois bien… D’un autre côté, il suffit qu’un chanteur de rap fasse un peu de provoc’ pour que l’on voit ressortir les mêmes arguments — «arguments de bazar» pour incliner à «[être] réaliste» — que tout ça c’est dangereux, ça incline à la violence, à la haine, — que c’est mal, et pas gentil et même que ça nous fait pleurer et qu’il faut à tout prix éviter de casser l’ambiance en démolissant le consensus. Ou alors que c’est de la grossièreté, de la pornographie et de l’insulte gratuite — même pas artistique tout ça, dénué d’intérêt et de toute beauté. Marrant de constater que c’est toujours les mêmes machins qu’on ressert à chaque fois, que ce soit pour interdire Brassens et Ferré (après minuit!), François Béranger ou Font & Val, ou Joey Starr et NTM. Évidemment, si tu chantes qu’une chauve souris aimait un parapluie qui marchait dans la nuit, ou que t’as appris la natation dans une piscine parallèle… Et encore! À la condition que le groupement de défense des chauve-souris soit pas aux aguets, et que ta piscine soit bien homologuée aux normes iso-machin. Et si jamais tu dis que t’aimes le café et l’odeur du tabac, t’as déjà franchi la ligne jaune…

Bref, y a-t-il quelque chose de changé? — j’avoue des doutes. L’état d’esprit dans le disque de 80 est toujours aussi sombre. Ainsi dans la chanson-fleuve qui donne son titre à l’album — Article sans suite:

Vous y croyez vous à l’espoir
Si vous y croyez répondez
Comment ils font ceux qui rigolent
pour que ça leur reste pas en travers
…/…
Pour trouver la sérénité
est-ce qu’il faut devenir légume
l’esprit léger comme une plume
se dorer les fesses au soleil
en évitant ce qui fait l’ombre
les autres les mouvements du monde
En se regardant le nombril
et se complaire dans l’oubli (Article sans suite)


Déjà en 75, dans L’alternative, on avait une peinture au vitriol des maux qui assaillent les grandes villes:

Et puis les villes ont grandi
Sont devenues boulimiques
Monstrueuses et hystériques
Bouffant tout ne rendant rien
Gigantesques tentaculaires
Boursouflées et hydropiques
Pestilentielles et criardes
Villes mutilées dans leur corps
Qui exhalent des senteurs
De mille tortures chimiques
Cadavre très avancé
Nous nous sommes les produits
D’une de ces saloperies
Ça s’appelle Paris Lumière
Ça agonise comme Venise
"Sous les ponts de Paris
Coule la Seine" ... et la merd*e
Nous nous sommes les produits
D’une de ces saloperies
Où l’un est l’ennemi de l’autre
Retranché aveugle et muet
Chacun fait sa propre geôle
Dans un désert surpeuplé (Paris Lumières


Les mêmes bonnes résolutions de faire de la belle et bonne “variété”:

Je me suis dit et juré
Cette fois pas de bêtise
Je vais faire des chansons
À consommer de suite
Des chansons pas bidon
Sur la sérénité
Le ciel bleu l’air pur
Les yeux sur l’horizon
Où vient une belle fille
Son beau cul ses beaux seins
Sa bouche tout sourire
Ses yeux qui vous invitent
À lui faire plein d’enfants
…/…
Je me suis dit et juré
Cette fois pas de bêtise


Et puis bon, comme d’habitude, quoi:

En me disant cela
J’ai tellement rigolé
Qu’mon crayon s’est cassé
Et mes feuilles envolées
…/…
J’récupère mon crayon
Je recolle mes feuilles
Cette fois pas de bêtise
Je vais faire des chansons
À consommer jamais
À consommer jamais ( À consommer de suite )


Et la même révolte scandalisée face à l’actualité:

Une bombe dans une synagogue
Des croix gammées sur les blousons
La merd*e noire relève le front
Les étoiles qui apparaissent
N’ont pas la brillance de l’espoir
Elles sont jaunes et puent la haine
Cousues au revers des habits
Les dirigeants viennent réciter
Sur les écrans et sur les ondes
Des belles phrases fraternelles
Ils nous inondent de sanglots
Ceux-là mêmes qui dans leurs bureaux
S’empressent de signer les papiers
Pour expulser les émigrés ( Au point de sang )


Mettons, mettons, quoique… Ajoutons-y le délit de faciès, le racisme à l’embauche, à l’entrée de boîtes de nuit, — le tout mille et mille fois prouvé, démontré, paraphé signé juré craché… Avons-nous tant changé que ça? Alors d’accord, Béranger est un poil excessif, c’est sûr — totalement même. Ne fait pas dans le détail ni dans la dentelle. Et quand c’est fini — ça recommence.

Le dixième tome de la saga Da Capo , sorti dans la discrétion la plus totale en 1982 ne déroge en rien aux habitudes. Le côté sempiternel retour du pareil au même est explicitement au rendez-vous dans le titre éponyme (j’adooooooore ce mot de péteux dont auquel qu’il permet de briller!):

Da capo Da capo repartir à nouveau
Da capo Da capo éclater en morceaux
Da capo Da capo repartir à zéro
…/…
Y’a pas d’philtre magique seulement une évidence
Une seule voie est possible celle de la vérité
Mensonges complaisances nos cancers sont nommés
Sautez Criez Hurlez Jouissez de vérité
Ravivez la lumière de vos vies mutiléesDa Capo)


Faut-il voir là un aveu de lassitude et d’envie d’arrêter de recommencer? Sans doute. L’expression d’une impasse voire d’un échec de la chanson engagée. C’est possible. Car après tout, une fois qu’on a tout dit, qu’on a tout dénoncé, qu’on a choisi le “bon” terme de l’alternative, c’est-à-dire au lieu de «devenir un gros conard / fermé à tout témoin de rien» de

s’réveiller un beau matin
et partir casser des moulins
avec des forces insoupçonnées
…/…
[et] continuer bon an mal an
jusqu’à la fin en cahotant
à chercher un peu le panard. (L’alternative)


D’un autre côté, François Béranger ne m’a jamais paru se faire bien des illusions sur la possibilité de changer quelque chose à la réalité:

Et nous là-dedans qu’est-ce qu’on y fait
Est-ce qu’on peut vraiment y changer
Quelque chose ou laisser durer (L’alternative)


Il ne s’est jamais agi de se faire gourou ou annonciateur de temps nouveau —

Chanter, c’est pas vivre, mais c’est l’espérer.
Chanter, c’est survivre, quand on est vidé.
Vidé de ses illusions, tout nu et tout con.
Essoré, déboussolé, cassé, piétiné.
Je ne suis ni meilleur ni plus mauvais que vous.
Contre vents et marées, envers et contre tout,
J’ai chevillé dans le coeur un rêve de bonheur. (Tout ces mots terribles)


mais comme dit ailleurs Moustaki, de «faire simplement son métier de chanteur». Cela dit, il semble bien que le cœur n’y est plus, et que c’est encore plus pessimiste que d’habitude:

Et puis, l’arrivée au pouvoir du changement, ça n’est pas forcément le «vrai changement»:

Au joli mois de Mai, en plein état de grâce,
J’en ai connu plus d’un qui s’est dit, prophétique,
Qu’est-ce qu’ils vont devenir nos chanteurs enragés,
Les grandes gueules à message, les chanteurs engagés.
Maître François-la-rose sur son trône perché
Leur enlève leur fromage
Leur enlève leur fromage
Maintenant je vais ranger au musée des souvenirs
Les mots pour protester, les phrases pour dénoncer,
Les cris pour réveiller, les colères pour survivre.
Les temps bénis sont là: terminées les rêveries,
Envolée l’utopie, c’est maintenant qu’on vit (Le changement)


Mais vrai que l’état de grâce n’a pas duré bien longtemps, laissant bien vite la place à l’état tout court et à ses raisons que seul l’état connaît:

Et puis comme les saisons, les promesses passent.
Les nouveaux locataires se sont mis en ménage
Dans les vieilles pantoufles des occupants d’avant.
Les vrais propriétaires sabotent l’économie.
Font la gueule par devant et se marrent par derrière
Font la gueule par devant et se marrent par derrière
Les lendemains qui chantent, assez de ces foutaises!
C’est maintenant qu’on vit, pas hier ni demain.
Pour vraiment tout changer, faut changer dans nos têtes,
Et ceux qu’on a élus devraient montrer la voie.
Où sont les belles idées et la Force Tranquille?


Dans ma tour en ruines remplie de courants d’air,
J’attends le Messager.
Je parle de celui qui pose les vraies questions,
Les pourquoi essentiels.
Tout est prêt pour qu’il vienne : nos attentes rassemblées,
Nos angoisses empilées.
Jour après nuit, espoir. Jour après nuit, attente.
Jour après nuit, colère. (Le Messager)


Essoufflement? Perte d’intérêt et temps obscurs? Toujours est-il que Béranger en a assez et qu’il décide d’interrompre sa carrière:

D'autant que j'ai décidé, assez brutalement, d'arrêter le métier pour un temps. Je suis saturé par douze ans de tournées ininterrompues. J'ai envie de prendre du recul. Les péripéties avec RCA n'arrangent rien. L'album Da Capo ne sera pratiquement pas distribué. Ni promotionné. Un disque confidentiel. La demande de concerts, pourtant, est toujours forte : le public ne m'a pas chassé par son absence.
De 82 à 89, j'ai vécu... ma vie. Farniente (glandage), voyages, musique, travaux alimentaires pour vivre.


Que ce soit l’usure du temps, l’envie de passer à autre chose, le goût de se reposer — où les temps qui changent, peu importe. Pendant sept ans (à l’exception de la chanson Tout de le monde s’aime, d’ailleurs totalement passée inaperçue), Béranger semble passé à autre chose:
Un jour les pieds usés par l’asphalte des routes,
Les yeux crevés par les mirages,
La gorge brûlée par les herbes illusoires,
Je verrai me barrant la route
Apparaître une maison.
Elle sera chaude et douce,
Ronde comme un ventre.
Les fenêtres brillantes.
De ses portes ouvertes
S’échapperont des parfums.
Et je dirai: c’est ma maison
On n’entrera que de bonne foi, l’âme légère,
Par ses portes ouvertes.
Lavé de l’inutile, purgé des idées fausses,
Dépouillé de nos frimes,
Comme aux premiers temps.
…/…
Couché dans la pénombre le temps n’existe plus.
La présent est tellement présent
Qu’il efface le désert de l’attente,
Le chaos des remords.
Fournaise des désirs.
Il vous vient une force
A tout recommencer,
Se lever, repartir,
À transformer ces rêves
En vraie réalité
Et je dirai: c’est ma maison. (Ma maison)


(à suivre)

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Message » 04 Avr 2007 17:33

Karu Kéra a écrit:Merci pour ton sujet. Il m'a permis d'enfin retrouver quelques vieux albums perdus et pourtant appréciés :wink:
Et bravo pour ton travail, même si ça fait un peu combat d'arrière-garde :wink:

Mais pourquoi donc de nos jours, dès que l'on parle de justice, de dignité humaine, etc....serait-ce un combat d'arrière garde? :o
C'est vrai qu'il vaut mieux pousser son voisin pour prendre ça place....... :evil:
LePoulpe
 
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Message » 04 Avr 2007 17:43

LePoulpe a écrit:
Karu Kéra a écrit:Merci pour ton sujet. Il m'a permis d'enfin retrouver quelques vieux albums perdus et pourtant appréciés :wink:
Et bravo pour ton travail, même si ça fait un peu combat d'arrière-garde :wink:

Mais pourquoi donc de nos jours, dès que l'on parle de justice, de dignité humaine, etc....serait-ce un combat d'arrière garde? :o
C'est vrai qu'il vaut mieux pousser son voisin pour prendre ça place....... :evil:


Je crois que Karu Kéra parle de l'idée de faire découvrir Béranger…

Cela dit, en dehors de ça, c'est vrai que mettre en avant des idées utopistes de révolte est effectivement d'arrière garde. L'avant garde, c'est d'être libéral, adversaire de toute forme de droit et de régulation (sauf quand il s'agit de renflouer des entreprises par des fonds publics), et d'expliquer aux gens que c'est comme ça, qu'on n'y peut rien changer, que c'est dans la nature des choses et qu'il vaut mieux rester chez soi à revisionner les pubs payantes qu'on s'est enregistrés sur dvd!

Cdlt :wink:

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Message » 05 Avr 2007 11:43

Très bonne réponse Dub. :wink:
Mais je persiste et je signe pour l'utopie et le bonheur des hommes.
Je suis quand même du "Parti des p'tits lapins"!!!! :wink:
LePoulpe
 
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Message » 05 Avr 2007 11:52

LePoulpe a écrit:Très bonne réponse Dub. :wink:
Mais je persiste et je signe pour l'utopie et le bonheur des hommes.
Je suis quand même du "Parti des p'tits lapins"!!!! :wink:


L'utopie, c'est le monde tel qu'il pourrait être si seulement…
Le contraire, c'est le monde tel qu'il est et silence dans les rangs…

Certains prétendent pouvoir être "réalistes", c'est-à-dire s'accommoder du monde sans pour autant se résigner. Je ne sais pas trop comment l'on peut y parvenir sans être en révolte constante et résolue contre tout. Ce qui revient à désirer un autre monde possibe.

Cdlt :wink:

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