Scytales a écrit:Appliqué au cinema, le "objectivement bon" se réfère à ce qui fait l'essence même du cinema, la mise en image, auquel s'ajoute des éléments supplémentaires mais pas moins essentiels (musique, dialogue, scénario, ...). Tout ces élements font partie soit de la technique cinématographique la plus pure, soit à des compétences qui ressortent du domaine de l'art (musique, écriture, dramaturgie, ...), toutes choses parfaitement objectivisables!
On chipote, mais c'est quand même important de le préciser puisque tu me le demandes.
Il aurait fallu que tu sois dans ce cas plus explicite, en distinguant nettement les compétences qui accompagnent et construisent une oeuvre, de l'oeuvre elle-même (sachant que musique, écriture et dramaturgie sont également oeuvres d'art elles mêmes.. )
Tu parles de subjectivité. A ce titre, je t'invite à réflechir sur l'accord de deux subjectivités. Si on considère que cet accord (qui fait qu'en sortant d'une salle on reste bouche bée, transporté par les deux heures de bonheur qu'on vient de passer) n'est absolument pas fortuit, alors il faut considérer que l'oeuvre, une fois accouchée de son créateur, ne lui appartient plus.
Ce n'est donc plus sa subjectivité, mais bien la notre, qui prend les commandes.
Le travail de l'auteur ne fait que donner des directions, des élements. Mais le chemin n'est suivi que par le spectateur, et uniquement en fonction de sa propre subjectivité. Par divers mécanismes de projection, nous allons donner du sens à ce qui se passe à l'écran, et par identifications ou mécanismes de sublimation (en général les oeuvres "intellectuelles" qui s'adressent plus à la tête qu'au coeur) nous allons faire de cette oeuvre la notre, une oeuvre unique.
Cette oeuvre nous touchera à partir du moment où elle rentrera, dans le cadre pulsionnel, à notre définition du beau, qu'il soit sublimé ou pas. C'est là où notre histoire personnelle intervient de manière énorme sur nos goûts.
Voilà pour le coté subjectif. C'est ce qui explique que certains, malgré une grande culture, peuvent ne pas aimer certains films "intouchables". J'ai connu ainsi un premier assistant cinéphile devant l'éternel qui ne supportait pas Welles.
De la même manière, le cinéma Fellinien me donne de l'urticaire.
Le subjectif.
Et c'est ce qui au final, va faire que tu aimes ou pas un film. Et c'est ce qui définit l'art, une forme de beau qui en fonction de ta subjectivité va te parler, ou non.
A coté de ça, tu peux trouver, et c'est là où je rejoins ton point de vue, des qualités objectives à un film. Une perche qui apparait dans le cadre, il n'y a pas ambiguité !
Si on adoucit mon exemple, certaines mise-en-scènes sont grossières, certains décors baclés et certaines musiques innapropriées...
Le choix du cadre, l'importance vitale du montage vont être de ces données qu'on discute et argumente à loisirs dans les écoles de cinéma (l'un des exemples les plus frappant étant Citizen Kane, véritable caverne d'Ali Baba en terme de trouvailles à l'époque).
De la même manière, on pourra décrypter un script, pour comprendre ce qu'il fait qu'il va "marcher" ou pas. Hitchcock disait à ce titre qu'une bonne histoire était caractèrisée par le fait que si on enlevait une scène, tout le film s'écroulait. C'est au final la réputation de "north by northwest" (la mort aux trousses).
En ce qui me concerne (et c'est là où nous sommes peut être différents), je peux être admiratif d'un film sans l'aimer (pour les raisons objectivables), et je peux aimer un film sans en être admiratif (exemples typiques chez moi "flatliners" qui me parle pour des raisons personnelles, et "Conan le barbare" parce que c'est un souvenir d'enfance).
Mais le résultat final, celui qui restera chez toi au niveau conscient et surtout inconscient, celui qui fera que les poils de ta nuque se redresseront, c'est un résultat purement artistique. Totalement subjectif.
Si en plus tu aimes la technique.... tant mieux, c'est un plus.
Là où je pense il y a confusion, c'est dans la tentative de féderer le plus grand nombre sur une oeuvre. Car dans ce cas la technique, la perfection du traitement, joue dans le sens où elle est remarquée par tous, elle est objectivable directement.
La virtuosité d'un Fincher n'est jamais remise en question.. alors si en
plus, tu as un scénar d'enfer joué aux petits oignons derrière, bing, tu t'approches du Nirvana.

Une technique, basée sur des connaissances communes, apte à être reconnue (car l'essentiel est là) et admirée, fonde l'objectivité de l'attrait qu'on trouve à une oeuvre.
(j'ai quand même l'impression que dans le fond on est assez d'accord mdr)
PS: Pour Shining, je m'accorde avec ton analyse. J'y ajouterai la volonté hypnotique de placer des labyrinthes en poupée russe avec les trois structures fondamentales:
- l'hotel
- le labyrinthe extérieur
- le psychisme de Jack
C'est un des films qui me fascinent le plus pour l'utilisation de cette caméra (merci le steadycam), qui nous permet, tels des voyeurs, de visiter la destruction depuis l'intérieur. La scène du barman est pour moi la plus forte, la plus terrible, dans le sens où elle signe l'abandon de Jack aux forces/pulsions qui le tenaillent.
PS: Freud n'a pas objectivé les sentiments, il a tenté de le faire au début de sa carrière, étant neurologue. Il a utilisé des modèles mécaniques pour parler de quantums d'affect, ce qui lui a permis de considérer l'inconscient en termes topiques et économiques. Mais son invention, la psychanalyse, au final ne s'appuie que sur les phénomênes de transfert et contre-transfert qui eux sont totalement subjectifs.
