Pour expliquer cette injustice, je ne vois que 2 raisons, une paranoïaque et une enamourée. 1. Il y a un grand complot contre la Wii qui vise systématiquement à dénigrer les productions qui sortent sur la machine de Nintendo sous des prétextes fallacieux du genre « ça aurait été mieux en HD » et « c’est du casual gaming ». Oui, la Wii a quantité de jeux médiocres ou ultra ciblés. Mais un Hannah Montana est-il pire qu’un Haze ? Pas sûr…
2. Le nom de Warren Spector et, disons-le, les premiers artworks laissaient augurer d’un jeu très mature, voire torturé, aux antipodes de ce qu’on attend d’un jeu sous licence Disney et même Nintendo. Les espoirs autour du nom de Spector et le leitmotiv continuel « à quand des jeux matures sur Wii ? » ont fait monter l’attente chez les journalistes et mis sur les épaules de la souris une pression un peu démesurée. Et on le sait, plus il y a d’attente, plus la déception est grande.
Epic Mickey s’ouvre sur un DA qui est sans doute ce qu’on a vu de mieux chez Disney depuis Walt. Mickey, qui sait lire, s’endort en lisant De l'autre côté du miroir de Lewis Carroll et va se retrouver littéralement de l'autre côté. Spector, en grand fan de Walt, a choisi de revenir aux sources de la psychologie sourcière : Mickey n’est pas un personnage crétin, robinet d’eau tiède comme aujourd’hui, mais un caractère espiègle, enfantin, qui ne pense ni à bien ni à mal, faiseur de catastrophes, dont la curiosité est source de malheurs et d’ennuis. Dans le cas d’Epic Mickey, il est question de Yen Sid (magicien de Fantasia, sosie de Merlin), créateur d’un monde pour toutes les créatures oubliées, et que Mickey va plonger dans la désolation et les ténèbres en jouant maladroitement avec le pinceau créateur, libérant une force démoniaque désormais geôlière des habitants du monde, dont Oswald, ancêtre de Mickey, qui ne connut pas la même gloire.
L’astuce de Spector, c’est l’ellipse qu’il impose à l’histoire : plutôt que d’assumer son acte, Mickey s’enfuit, vit ses célèbres et longues aventures dans un joli flashback, rapide et évocateur, mais est finalement rattrapé, des années plus tard, par l’entité démoniaque qui l’attire dans le monde de la désolation. Mickey, et le joueur par extension, ne choisit donc pas d’assumer ses erreurs, tels un héros classique mais est projeté malgré lui dans un monde qu’il a crée. Contexte important car Spector donnera au joueur de vrais choix moraux à effectuer (libérer un gremlin ou le laisser mourir pour quelques sous, repeindre le monde ou le diluer davantage, construire ou détruire).
Le gameplay apparait alors en adéquation parfaite avec l’histoire. Tel un god game, le joueur a, dans sa main gauche, le pouvoir de détruire le monde en le diluant et, dans la droite, le pouvoir de le construire en le peignant. Le côté manichéen étant habilement contourné par Spector, grâce au level design, puisque pour progresser il faudra diluer certains obstacles avant de repeindre le sol pour faire apparaître des plateformes nécessaires à la progression de Mickey. Un concept parfait pour la Wii puisque le pointeur permet de jouer les Valérie Damidot du dimanche en agissant, wiimote vers l’écran, sur son environnement. A la manière d’un Okami aussi mais où saccager le monde paie autant que le faire fleurir.
Ce qui touche immédiatement dans Epic Mickey, c’est sa direction artistique, et c’est là que la patte Spector est la plus identifiable : le monde est sombre, Mickey est torturé par un savant fou, les habitants errent tels des âmes en peine, comme dans l’Enfer de Dante, sauvé ou condamné par celui qui leur a apporté la désolation. Le jeu est magnifique, les musiques sont à la fois majestueuses et mélancoliques et les animations, à la fois coulées et un peu flottantes, rappellent l’excellent épisode Megadrive, Castle of Illusion, auquel Spector jure pourtant ne pas avoir rejoué.
A ce stade, difficile de comprendre pourquoi Epic Mickey a reçu un accueil aussi tiède là où un LPB2, simple DLC sans originalité, a reçu des louanges et des dithyrambes. Beaucoup ont reproché au jeu ses problèmes de caméras. Je ne peux ni confirmer, ni infirmer : pour le moment je n’ai pas eu le moindre souci mais il est clair que le choix de mêler caméra fixe à certains endroits et caméra libre posera forcément quelques soucis dans les passages plus étroits.
Se focaliser sur ce problème (certes important dans un jeu de plateforme) en oubliant toutes les autres qualités du jeu de Junction Point, c’est presque faire à Epic Mickey un mauvais procès avec pour horizon inatteignable la mécanique ultra précise d’un Mario Galaxy, procès qu’on ne fait pas par exemple à Ratchet & Clank, pourtant bien moins inspiré artistiquement que le jeu de Spector.
On préfère alors oublier la direction artistique d’Epic Mickey, sa fluidité narrative quand il mêle missions principales et annexes, son postulat de départ d’un héros ni bon ni mauvais, rendu à un caractère, et qui offre la possibilité au joueur de jouer son Mickey, d’aider ou de détruire, de construire ou de privilégier l’individualisme, à l’heure pourtant où le choix, façon deux pancartes qui clignotent bling bling, de se couper le doigt ou pas, passe pour la liberté vidéoludique ultime et pire un trait de génie.
Désolé pour le pavé


