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Béranger: les chroniques du père François

Message » 26 Mar 2007 9:56

Pour ceux que ça intéresse, comme j'accumule des notes depuis quelques années, je te m'en vais ouvrir une chronique sur François Béranger.

Discographie participative (au présent)

Ça commence en 1969 avec le 45t sorti chez CBS:Tranche de vie

http://img291.imageshack.us/img291/370/45tjpgai4.jpg

— et repris en 1970, sur un 33t sans titre — que certains titrent Tranche de vie. Ça se termine en 2003, avec un dernier CD, intitulé Profiter du temps, en forme évidente d’adieux: «Je voudrais, quoiqu’il arrive,/ Profiter du temps./ Du temps qui me reste à vivre,/ Tant de temps, si peu de temps./ Le temps qui tisse sa trame,/ le temps qui file sa chaîne,/ le temps qui est si pesant,/ le temps qui n’existe pas.». Ou encore avec un CD de chansons de Félix Leclerc.

Pour ma part, c’est avec Tranche de vie qui est (très) partiellement autobiographique, que j’ai, tout enfant, entendu pour la première fois chanter Béranger: un 45t (qui a depuis disparu corps et bien à force d’être trop passé — si l’on peut trop passer pareil disque) qu’il fallait retourner pour écouter toute la chanson. Mon premier disque à moi, je ne l’ai eu que quelques années plus tard, après être allé le voir en public: en 1978 sortait l’album correspondant En public au Théâtre Gérard Philippe.

Entre 15 et 17 disques, — voire 18 — suivant la manière dont on compte, et sans compter les 45t dont les titres sont repris dans les albums. Pour avoir la totalité des chansons de François Béranger, de et ou chantées par Béranger, il faut s’armer de patience et réunir:

(n°1) Tranche de vie (également titré Une ville — 1970 CBS S-64234) :
Face A: 01 - Une ville 02 - Y'a dix ans 03 - A la Goutte-d'Or 04 - Le téléphone 05 - Tranche de vie 06
Face B: Natacha 07 - Dis-moi oui 08 - Chanson bleue 09 - Brésils 10 - Plus je me pose de questions
http://img292.imageshack.us/img292/8172/33tn1ck0.jpg

(n°2) Ça doit être bien… (1971 CBS 64 458) où Béranger est accompagné le groupe Mormos:
Face A: 01 - Ça doit être bien 02 - Le monument aux oiseaux 03 - L'amour minéral 04 - Chanson d'amour 05 - Ma fleur
Face B: 06 - La tite toune (Vigneault) 07 - L'ancien chemin de fer 08 - La fête du temps 09 - Madrigal (instrumental) 10 - Choral (instrumental) 11 - Nao 12 - Je pourrais dire
http://img403.imageshack.us/img403/8146/33tn2fe4.jpg

(n°3) Rachel / La Chaise — (1974, L’escargot/RCA ESC320)
Face A: 01 - Rachel 02 - La fille que j'aime - 03 - Tango de l'ennui 04 - Le vieux 05 - Chanson à danser
Face B: 06 - Nous sommes un cas 07 - Le balayeur d'Amérique 08 - La gigue de la reine 09 - Manifeste
http://img103.imageshack.us/img103/6807/rachelgf1.gif

(n°4) Le Monde Bouge (1974, L’escargot/CBS ESC 323)
Face A: 01 - Le monde bouge 02 - Prisons 03 - Les jours sont courts 04 - Elle voyage 05 - Le vieux rêve
Face B: 06 - Département 26 07 - Comme un chromo 08 - Magouille blues 09 - Twist des clés
http://img116.imageshack.us/img116/3070 ... 7xrzo5.gif

(n°5) L’alternative (1975, L’escargot/CBS ESC 328)
Face A: 01 - L'alternative 02 - Tous ces mots terribles 03 - Sous les pavés 04 - Y'a qu'la foi qui sauve 05 - Amours envolées 06 - Tous ces mots terribles (instrumental)
Face B: 07 - Paris-lumière
http://img480.imageshack.us/img480/5121 ... ivemw2.gif

(n°6) En public au Théâtre Gérard Philippe (1977, deux 33t L’escargot/CBS ESC 345 & 346)
Face A: 01 - Chanson à danser 02 - La gigue de la reine 03 - Une ville
Face B: 04 - Le monument aux oiseaux 05 - Natacha 06 - La fille que j'aime 07 - Le vieux
Face C: 08 - Les oiseaux mécaniques 09 - Tranche de vie 10 - Magouille blues
Face D: 11 – Manifeste
http://img245.imageshack.us/img245/6147/33tn7bf6.jpg

(n°7) Participe Présent (1978, L’escargot ESC 364)
Face A: 01 - Difficile à dire 02 - Derrière ses valises 03 - Qui est responsable? 04 - Ma fleur 2'44
Face B: 05 - Avril 78 06 - Blues parlé du syndicat 07 - Participe présent 08 - Rêve ancien n°2
http://img241.imageshack.us/img241/9789 ... netpf7.gif

(n°8 ) Joue pas avec mes nerfs (1979, L’escargot ESC 390)
Face A: 01 - Chansons marrantes 02 - Mamadou m'a dit 03 - Je ne veux plus le savoir
Face B: 04 - Joue pas avec mes nerfs 05 - Pour ma grand-mère 06 - Tous ces milliers de kilomètres 07 - A force
http://img403.imageshack.us/img403/769/33tn8ar5.jpg

(n°9) Article sans suite (1980, L’escargot/RCA ESC 413):
Face A: 1. À consommer jamais – 2. Canal 19 – 3. Au point de sang – 4. Y’a plus d’papier – 5. Le disque dort
Face B: 6. Article sans suite
http://img250.imageshack.us/img250/3487/articlezm4.jpg

(n°10) Da Capo (1982, L’escargot/RCA, PL37696):
Face A: 1. Da Capo – 2. Le messager – 3. Ma maison – 4. Au paradis perdu
Face B: 5. Changement – 6. Train corail – 7. Allemagne sœur blafarde – 8. Dans les arbres
http://img157.imageshack.us/img157/3315/dacapoww2.jpg

(n°11) Tout le monde s’aime (1984 Super 45t FA 159102)

(n°12) Dure-Mère (1989, 33t Justine JD360 257/CD):
Face A: 1. Afrikaan Air – 2. Parcours de nuit – 3. Celtic Calypso – 4. Amour prison – 5. L’internationale
Face B: 6. Dure-Mère – 7. Chanson Folklo – 8. Y’a un malaise – 9. Après la bataille – 10. Mon 18890eme
http://img380.imageshack.us/img380/598/duremrelvk8.jpg

(n°13) Exterminator (1992, Futur Acoustic CD 989):
1. Exterminator – 2. Culture Mickey – 3. Le messager – 4. Ma maison – 5. Dans les arbres – 6. Allemagne sœur blafarde


(n°14) Combien ça coûte? / Le cactus (1997, Futur Acoustic CD1097):
1. Combien ça coûte – 2. Aux exclus – 3. Aux bouffons – 4. En avant! – 5. L’État de ***** – 6. Pour une fois… 7. Évidence – 8. Marizibill – 9. Présence – 10. Les squelettes – 11. Antonio – 12. Fin de l’été – 13. Exterminateur
http://img116.imageshack.us/img116/7786/cactusop0.gif

(n°15) En public 98 (1999, deux Futur Acoustic CD0399):
CD1: 1. Tous ces mots terribles – 2. Combien ça coûte – 3. Aux exclus – 4. Le vieux – 5. Mamadou – 6. En avant – 7. L’État de merd.e – 8. Dure mère – 9. Pour une fois – 10. Tranche de vie – 11. La fille que j’aime – 12. Tango de l’ennui – 13. Grand mère
CD2: 14. Natacha – 15. Évidence – 16. Milonga de mi amores – 17. Parcours de nuit – 18. Culture Mickey – 19. Aux bouffons – 20. Ma fleur – 21. Fin de l’été – 22. Dans les arbres – 23. Marizibill – 23. La chanson du pharmacien (Félix Leclerc)
http://img258.imageshack.us/img258/7436 ... c98aj9.jpg

(n°16) Profiter du temps (2002, Futur Acoustic CD11021):
1. Profiter du temps – 2. Valise rose – 3. Tradition – 4. Combine anti-G – 5. Sombrero de Panama – 6. Mamadou m’a dit – 7. Enfants rahélés – 8. Chanson pour elle – 9. L’homosensuel – 10. L’engeolière – 11. Irish stew – 12. En avant les p’tites machines – 14 Quand on s’promène au bord de l’eau (Julien Duvivier – Film La belle équipe)
http://img258.imageshack.us/img258/1158 ... mpsxo7.jpg

(n°17) 19 chansons de Félix (2003, Futur Acoustic CD 03121):
1. Bozo – 2. Le bal – 3. Présence – 4. Prière bohémienne – 5. Les cinq millionnaires – 6. La complainte du pécheur – 7. L’héritage – 8. Le roi heureux – 9. Petit Pierre – 10. Sur le bouleau – 11. Litanies du petit homme – 12. La chanson du vieux polisson – 13. J’inviterai l’enfance – 14. La chanson du pharmacien – 15. Hymne au printemps – 16. Moi mes souliers – 17. Le p’tit bonheur – 18. Blues pour Pinky – 19. Lettre de mon frère
http://img251.imageshack.us/img251/9231/19felixae8.jpg

(n°18 ) Le vrai changement c’est quand? (2004, Coffret 3CD+1DVD Futur Acoustic LB2004)
CD1 - La Révolte : 1. Le Changement - 2. Manifeste - 3. Le Monde Bouge - 4. Magouilles Blues - 5. L'Alternative - 6. Blues Parlé Du Syndicat - 7. Participe Présent - 8. Mamadou m'a Dit - 9. Joue Pas Avec Mes Nerfs - 10. Au Point De Sang - 11. Allemagne Soeur Blafarde - 12. Dure Mère - 13. Le Messager - 14. L'Etat De Merd*e - 15. En Avant!
CD2 – La Poésie: 1. Une Ville - 2. Y'A Dix Ans - 3. Plus Je Me Pose De Questions - 4. Nous Sommes Un Cas - 5. Ca Doit Etre Bien - 6. Tranche De Vie - 7. Tous Ces Mots Terribles - 8. A Consommer Jamais - 9. Canal 19 - 10. Fin De L'Eté - 11. Profiter Du Temps - 12. Valise Rose - 13. Enfants Rahélés - 14. L'Amour Minéral - 15. Ma Fleur - 16. La Fête Du Temps - 17. Les Jours Sont Courts
CD3 – L'Amour: 1. Natacha - 2. Pour Ma Grand-Mère - 3. Rachel - 4. La Fille Que J'Aime - 5. Comptine - 6. Dis-Moi Oui - 7. Département 26 - 8. Ma Maison - 9. Evidence - 10. Lettre De Mon Frère - 11. Blues Pour Pinky - 12. Le P'Tit Bonheur - 13. Afrikaan-Air - 14. Tango De L'Ennui - 15. Le Vieux - 16. Le Monument Aux Oiseaux - 17. Tout Le Monde S'Aime
DVD (Concert): 1. Tous Ces Mots Terribles - 2. En Concert A Lille - 3. Chanson Folklo
http://img292.imageshack.us/img292/8484/n18nl7.jpg

Il ne s'agit évidemment pas d'une discographie complète (je n'ai pas recensé le 45t avec le groupe Electrogène, ni les 33t et CD de compilation, ni le coffret 5CD sorti en 1999-2000). Mais d'un liste de disques qu'on peut — plus ou moins — trouver. Avec des redites: Exterminator reprend des chansons de Da Capo — mais ce CD est très difficle à trouver, presque plus que Da Capo — c'est donc bon à savoir.

Les CD et DVD: mieux vaut les acheter sur le site de Futur Acoustic (facile, frais de port peu élevés, CD disponibles et moins chers qu’ailleurs la plupart du temps). Les 33t: on les trouve presque tous sur CD&LP à des tarifs souvent corrects (en ajoutant priceminister et ruet, on peut tout trouver en quelques mois)…

Les incontournables dans tout ça ? Je dirais pour ma part : Le coffret 3CD +DVD, en y ajoutant les CD En public 77 et En public 98. Ça permet déjà de bien connaître l’œuvre.

(à suivre)
Dernière édition par dub le 26 Mar 2007 10:38, édité 2 fois.
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Message par Google » 26 Mar 2007 9:56

Publicite

 
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Chapitre I — première partie

Message » 26 Mar 2007 10:07

I. Premières années, premières chansons, premières histoires

Béranger, c’est dix sept disques et plus de cent chansons. Distribuées en plusieurs périodes. Et qui commencent avant la sortie de son premier disque. Vu que François Béranger a interrompu sa carrière une première fois avant de rencontrer Jean-Pierre Alarcen en 1973, et une seconde fois, plus longtemps, après la sortie catastrophiquement sabotée de Da Capo, cette fois ci sept années complètes, on peut gager que la chanson publiée exprime une vie quotidienne chantée.

Comme il a rédigé lui-même un récit de sa vie (disponible dans le numéro 46 de Chorus — et sur le site de Futur Acoustic),

http://www.futur-acoustic.fr/beranger/bio.pdf

on sait ce qu’on a à savoir sur lui. François Béranger ne s’appelle évidemment pas François Béranger (c’est un nom de scène), mais bien… François Béranger… Nan… je déconne… Aller, sérieux! Il est né en 1937 et son père était militant syndicaliste, ouvrier chez Renault, a été résistant — il sera après la guerre député. François Béranger, qui a appris à lire avec sa mère, est ensuite allé à l’école et même au Lycée — obéissant ainsi à la logique de l’ascension paternelle.

1/ Je suis né dans un p’tit village

Un peu romancée, donc, la version de Tranche de vie:
Pour parfaire mon éducation
Y’a la communale en béton.
Là on fait d’la pédagogie
Devant soixante mômes en furie.
En plus d’l’alphabet, du calcul,
J’ai pris beaucoup d’coup d’pied au cul
Et sans qu’on me l’ait demandé
J’appris l’arabe et l’portugais

En fait, François Béranger apprend le latin, le grec, les langues vivantes, la physique et la chimie, l'histoire et la géographie, comme tous les autres, et parce qu’on le lui avait demandé.

Mais ça ne le passionne pas excessivement — et, en septembre 1954, à l’âge où l’adolescence s’épanouit, il se met en tête d’envoyer paître tout ça, et de se faire ouvrier — chez Renault, évidemment.
À quinze ans finie la belle vie,
T’es plus un môme, t’es plus un p’tit.
J’me retrouve les deux mains dans l’pétrole
À frotter des pièces de bagnole.
Huit-neuf heures dans un atelier,
Ça vous épanouit la jeunesse.
Ça vous arrange même la santé
Pour le monde on a d’la tendresse. (Tranche de vie)

En fait, c’est le refus de la route tracée — qui aurait pu le conduire à se faire ingénieur ou un truc du genre, et non la misère ou la condition familiale, donc — qui le mène à l’usine. En revanche, il ne s’y épanouit nullement. Avec des copains, ils fondent La roulotte, une troupe théâtrale d’amateurs, qui fait des spectacles dans les prisons, les hôpitaux, etc… Là, il compose ses premières chansons, à la guitare, avec comme modèle, Félix Leclerc — qu’il retrouvera ensuite ça et là, et pour son dernier disque.

(à suivre)
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Chapitre I — deuxième partie

Message » 26 Mar 2007 10:08

2/ Trois ans de casse-pipe: Aurès, Kabylie, Mitidja. Y’a d’quoi prendre toute l’Afrique en grippe.

Et puis…… 1957: le voilà bon! Bon pour l’Algérie…
Le sursis d’un an — qui ne le fera partir qu’en 58 —, année pendant laquelle il part en tournée en Grèce avec La roulotte, n’y changera rien.
Un an en Allemagne et 19 mois d’Algérie – où il aura, certes, la chance de ne pas devoir assassiner des gens à coup de fusils. Mais où il sera au contact du sang et du crime. Le mieux, c’est encore de le laisser raconter lui-même:

Bien sûr, la torture. Omniprésente. Institutionnalisée. Pratiquée systématiquement à grande échelle. Jusque sur des enfants. C'est l'affaire de "spécialistes", mais tout le monde est au courant. Ceux qui sont contre ne la ramènent pas, par crainte de représailles qui sont nombreuses et variées dans la vie militaire (corvées supplémentaires, affectation dans un poste dangereux, brimades). Beaucoup y sont favorables. Je parle des appelés. Ça fait partie de l'arsenal de la guerre subversive.
C'est la guerre, quoi!
Parfois, par un besoin bizarre de justification, les services de renseignements font circuler des photos des exactions rebelles. On y voit, par exemple, un vieux couple de paysans pieds-noirs sagement couché dans son lit. Quand on y regarde mieux on voit qu'ils sont entièrement dépecés. Ou telle autre photo avec, en gros plan, des soldats français morts, le sexe coupé dans la bouche. Ça produit son effet sur la troupe.
Mais quand les cris interminables des hommes torturés s'échappent des caves du Quartier Général, les sourires sont jaunes, les cuites plus nombreuses au mess de la troupe. Et quand on apprend, un matin, que le bourreau en chef, boucher de son état, sous-officier d'active, est mort d'une décharge de chevrotines à bout portant dans la tête, la chambrée applaudit... On n'a pas retrouvé la tête.


De la première, à l’une des dernières chansons, François Béranger en reparlera:
Ça tombe bien, mon pote, t’as d’la veine
Faut du monde pour le FLN
J’me farcis trois ans de casse-pipe
Aurès, Kabylie, Mitidja.
Y’a d’quoi prendre toute l’Afrique en grippe.
Mais faut servir l’pays ou pas.
Quand on m’relache je suis vidé,
J’suis comme un p’tit sac en papier.
Y’a plus rien dedans. Tout est cassé
J’ai même plus envie d’une mémé. (Tranche de vie)


Un bateau me jette à Marseille
Un matin gris au réveil
Depuis deux jours trois mille ivrognes
Au fond de ses cales dégueulent
Dans les coursives les fragrances ...
J’te dis pas la bonne ambiance
En rangs serrés sur le quai les cognes
Nous attendent avec leurs sales gueules

C’est pas la houle de l’hiver
Qui nous met la tripe à l’envers
Mais la patrie reconnaissante
Qui nous accueille à bras ouverts

Dans ce bateau de libérés
C’est pas la joie qui surnage
Après trente mois de merdier
On est épuisé par la rage
Si tu veux pas sombrer foldingue
Dans tes souvenirs cradingues
T’as plus qu’à t’échapper pépère
Dans des mots imaginaires (La valise rose)


Et arrive ce qui arrive en ce cas là — ce qui est arrivé à nombre d’anciens combattants, ceux du Vietnam en Amérique comme ceux de 14 en France avant ceux de la Guerre d’Algérie. Impossible de retrouver sa place dans la vie civile. Combien ont un père, un grand père ou un arrière grand père qui, après avoir échappé à la boucherie, a fini par se foutre en l’air, ou par tomber dans l’alcoolisme…

(à suivre)
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Chapitre I — Parties 3 et 4

Message » 26 Mar 2007 10:18

3/La télé était encore ORTF

À croire que c’était ça où devenir ancien combattant d’extrême droite… Heureusement pour lui (et pour nous), François Béranger se contente de quitter l’usine et, rencontres aidant, il entre à l’ORTF, fait de la radio, puis de la télé (magazine d’info). Jusqu’en 1968…

Là dessus, je le laisse encore une fois parler:

Je n'aime pas les jeunes ou les vieux crétins qui parlent des soixante huitards. D'autant qu'ils ajoutent souvent: attardés... Chez les jeunes, l'emploi de ce terme méprisant trahit une rancoeur: celle de n'avoir pas vécu le truc. D'être né après. Ou d'avoir entendu leurs parents ou leur grand frère radoter comme les anciens combattants, sur des exploits imaginaires. Chez les plus âgés, c'est l'aveu qu'ils sont restés chez eux, par trouille de la rue. Ou qu'ils étaient carrément contre.
…/…
On réalise que la plus puissante machine d'état peut être mise en échec par une bande de galopins; que tout peut être dit, contesté, aboli; que les partis, les syndicats, les groupes de pression n'existent que parce qu'on les tolère, par habitude; qu'on pourrait vraiment changer la vie, les institutions; qu'une fois la mèche allumée le feu se propage dans tous les secteurs et met en lumière des ras-le-bol partout.


Entre ceux qui “l’ont fait”, et ont viré anciens combattants, voire ont tout simplement viré de bord, et ceux qui “ne l’ont pas fait”, y’a plus guère de place pour grand chose…

4/Mai, Mai, Mai, Paris, Mai

Mai 68 pourtant — «Mai, Mai, Mai, Paris, Mai, Mai, Mai, Mai, Paris!» chante Nougaro cette année là — c’est d’abord et avant tout l’expérience inédite qu’on peut se passer de l’État, des partis, des syndicats, des organisations toute faite.
En faire d’autres.
Et même si ça se trouve pas du tout…
Le vrai rêve — celui qui fait vraiment peur à ceux qui parlent de «mai-soixante-huitard» — il est là pour François Béranger: que les gens apprennent à vivre sans les cadres imposés de la société, tous ces trucs qui se résument par l’expression de monsieur tout le monde : «il faut bien des règles, sinon…»…

Sinon… C’est le chaos, l’anarchie, le désordre. Et bien, François Béranger, justement, il n’aime pas l’ordre quand l’ordre vient de l’État:

L’Etat, après tout, c’est virtuel,
C’est comme le bon dieu et ses saints.
Ça n’a pas d’existence réelle,
Ça sort de nos esprits malsains.
Mais ça commande à la Justice,
Ça fait la loi et la police,
Ça joue avec le nucléaire.
Ça décide si on fait la guerre.
Avec l’argent des citoyens,
Avouez que c’est quand même pas rien.
Faut croire qu’on a l’esprit patraque
Pour supporter de telles arnaques.
Masochistes on aime bien marcher
Dans l’Etat, dans l’Etat de merd*e. (L’état de merd*e)


Bref, de ses tout débuts dans le spectacle et la chanson, aux temps de La Roulotte, aux derniers cris d’indignation, le bonhomme reste “protestataire”, comme disent les braves gens. Anar? Subversif?… Oui. Mais pas seulement, et loin de là, comme nous le découvrirons dans le prochain épisode.

(à suivre)
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Message » 26 Mar 2007 22:41

Merci à toi Dub, une fois de plus, pour ce super topic sur François Béranger.

Son premier titre (et pour moi, son plus grand succès avec Natacha...) que l'on entendait que dans l'émission "Campus" de Michel Lancelot sur Europe 1.

"Tranche de vie"

Je suis né dans un p'tit village
qu'a un nom pas du tout commun,
bien sûr entouré de bocages
c'est le village de Saint Martin.
A peine j'ai cinq ans qu'on m'emmène
avec ma mère et mes frangins.
Mon père pense qu'y aura du turbin
dans la ville où coule la Seine

J'en suis encore a m' demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

La capitale c'est bien joli
surtout quand on la voit d'Passy,
mais de Nanterre ou d'Charenton,
c'est déjà beaucoup moins folichon.
J'ai pas d'mal à imaginer
par ou c'que mon père est passé
car j'ai connu quinze ans plus tard
le mêmes tracas, le même bazar.

J'en suis encore a m' demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

L'matin faut aller piétiner
devant les guichets d'la main d'oeuvre.
L'après-midi solliciter
l'bon coeur des punaises des bonnes oeuvres.
Ma mère, elle était toute paumée
sans ses lapins et ses couvées.
Et puis, pour voir, essayez donc
sans fric de nourrir cinq lardons.

J'en suis encore a m' demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

Pour parfaire mon éducation
y'a la communale on béton.
La on fait d'la pédagogie
devant soixante mômes en furie.
En plus d'l'alphabet, du calcul,
j'ai pris beaucoup d'coup d'pied au cul
et sans qu'on me l'ait demandé
j'appris l'arabe et l'portugais

J'en suis encore a m' demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

A quinze ans finie la belle vie,
t'es plus un môme, t'es plus un p'tit.
J'me retrouve les deux mains dans l'pétrole
a frotter des pièces de bagnole.
Huit-neuf heures dans un atelier,
ça vous épanouit a jeunesse.
Ca vous arrange même la santé
pour le monde on a d'la tendresse.

J'en suis encore a m' demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

Quand on en a un peu là-dedans,
on y reste pas bien longtemps
On s'arrange tout naturellement
pour faire des trucs moins fatigants.
J'me faufile dans une méchante bande
qui voyoute la nuit sur la lande.
J'apprends des chansons de Bruant
en faisant des croche-pattes aux agents.

J'en suis encore a m' demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

Bien sûr la maison poulaga
m'agrippe a mon premier faux pas
Ca tombe bien, mon pote, t'as d'la veine
faut du monde pour le FLN
J'me farcis trois ans de casse-pipe
Aurès, Kabylie, Mitidja.
Y'a d'quoi prendre toute l'Afrique en grippe.
Mais faut servir l'pays ou pas.

J'en suis encore a m' demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

Quand on m'relache je suis vidé,
j'suis comme u p'tit sac en papier.
Y'a plus rien dedans. Tout est cassé
J'ai même plus envie d'une mémé.
Quand 'ai cru qu'j'allais m'réveiller
les flics m'ont vachement tabassé.
faut dire que j'm'étais amusé
à leur balancer des pavés.

J'en suis encore a m' demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né.


Paroles extraites du site "http://www.futur-acoustic.fr/"


A +.
Gérard.

PS : Comme l'a dit Dub, les deux lives de 1977 et 1998 (double CD) sont à posséder.
Ce disque FONTANA de HAUTE-FIDELITE est une merveille de mise au point technique. Il peut être joué sur tous les appareils microsillons anciens ou nouveaux et, sur un appareil stéréophonique, sa reproduction sera encore meilleure.
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Chapitre II - §1

Message » 27 Mar 2007 7:34

II. Béranger, chanteur romantique et engagé: engagé puis viré

Résumé de l’épisode précédent : François Béranger est venu au monde, il a eu un papa, une maman, et on l’a déjà considérablement gonflé avec l’école, le Lycée, l’usine, une guerre mondiale et la guerre d’Algérie. Heureusement qu’il a appris à chanter avec sa guitare et que le papa Noël lui a apporté mai 68 dans sa hotte.


1/ Engagé et libertaire: oui mais…

La réputation de François Béranger, c’est celle d’un chanteur engagé. Mais engagé pas vraiment du côté d’un parti — certainement pas communiste, et socialiste, franchement, ça nous étonnerait tous… À moins qu’on ne décide de le ranger du côté des Troskystes de LO? Ça reste (en tout cas à mes yeux) fort discutable… Évidemment, on ne sera pas étonné d’apprendre qu’il avait des copains chez les trosko, les mao etc. Magouille Blues nous le dit explicitement en 1974: «Moi pour vous dire la vérité/ Je suis plutôt pour le danger» — autrement dit pour les “socialo-communistes”. Mais l’engagement est plutôt tiède: «La seule chose qui m’inquiète/ C’est le mec qui s’trouve à leur tête/ Car plusieurs fois par le passé/ Il a sa veste retournée». Autant dire que les ténors du PS et du PC ne sont pas vraiment sa tasse de thé et qu’il se situerait plutôt à l’extrême gauche (on dit de nos jours la “gauche extrême”, histoire d’esquisser l’assonance avec “extrémiste” sous couvert de la refuser par de subtiles distinguo).

Est-ce à dire que François Béranger milite à la LCR ou chez LO? «Les seuls qui soient vraiment sympa/ Qui soient un peu comme vous et moi/ — Je n’parle pas du royaliste/ Ni bien entendu du fasciste/ C’est ceux qu’auront au bout du compte/ Deux ou trois pour cent des voix — pourquoi?» Être en dehors du consensus français qui unit deux français sur trois au moins, ça ne veut évidemment pas dire se retrouver à l’extrême droite, mais du côté de ceux qui sont «un peu comme vous et moi». Et mieux vaut souligner le “un peu” et aller relire le portrait brossé par François Béranger d’un certain Serge July, et regarder dans le détail ce qu’il pense des révolutionnaires de profession, avant de le ranger dans le clan des Arlette’s boys…

Voilà, la chose est dite… Béranger est d’abord anar et libertaire. Plus que gauchiste ou révolutionnaire au sens d’une révolution qui aurait besoin d’un appareil de parti pour savoir quand et comment elle doit se produire:

La révolution ça détruit tout par où ça passe
Et même souvent ça sait prendre la première place

La révolution parfois ça devient dégueulasse
Ça fait d’la doctrine d’la théorie et d’la merdasse

La révolution cocufiée par les bureaucrates
Mise dans des bouquins écrasée par les appareils (Nao)


C’est quelqu’un qui est en opposition systématique aussi bien aux partis politiques qu’à l’État lui-même. L’État — c’est-à-dire L’État de merd*e (voir Le Castus): «Dire que L’État c’est scatologique, c’est pas vraiment très sympathique pour la vraie fiente, le vrai crottin». Si vous n’aimez pas les protestataires totalement irresponsables, vous êtes prévenus: autant passer votre chemin, car vous risquez fort de vous fâcher et de vous offusquer.
Dernière édition par dub le 27 Mar 2007 8:49, édité 1 fois.
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Message » 27 Mar 2007 7:35

Alpes94 a écrit:Son premier titre (et pour moi, son plus grand succès avec Natacha...) que l'on entendait que dans l'émission "Campus" de Michel Lancelot sur Europe 1.


Oui — on le reprenait tous en coeur dans ses concerts — encore à la fin des années 90.

Cdlt :wink:
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Chapitre II - §2-3

Message » 27 Mar 2007 8:51

2/ Que chacun prenne sa guitare et fasse sa propre chanson.

Bref, la retombée de ce joli mois de mai, c’est que Béranger rempoigne sa guitare et, — suivant un précepte qu’il aura l’occasion d’exprimer lui-même:

Que chacun prenne sa guitare
Et fasse sa propre chanson.
Quand ce jour-là arrivera,
J’aurais plus à venir comme ça,
Vous faire entendre mes discours
Et mes chansons d’amour.(La fille que j’aime)


— se remet à chanter.

3/ Première tranche: premiers disques

Et deux disques — fort différents — en sortent. Deux disques, un peu par hasard. François Béranger fait une maquette sur cassette, qu’un de ses copains transmet à CBS — qui le signe.
Vu que mai 68 a raté, il y a un public qui se dessine, qui consommera de la chanson — et l’industrie du disque investit là dedans.

Le premier 45t — Tranche de vie — ne porte qu’une seule chanson, tellement longue qu’on retourne le disque pour en écouter la seconde partie. C’est un gros succès — François Béranger attendra 1979 (Mamadou m’a dit) pour en connaître un second — qui décide CBS à lui faire sortir un 33t:

1/ Tranche de vie (également titré Une ville — 1970 CBS S-64234):
Face A: 1. Une ville – 2. Y’a dix ans – 3. À la goutte d’or – 4. Le téléphone – 5. Tranche de vie.
Face B: 6. Natacha – 7. Dis-moi oui – 8. Chanson bleue – 9. Brésils.

Laissons François Béranger décrire la pochette — que sa blonde lui a concoctée — lui-même

La pochette de cet album est un collage de Martine Hussenot qui résume assez bien l'esprit de l'époque: Lénine statufié soutient d'un doigt nonchalant le logo de la multinationale CBS... A moins que le geste veuille dire : je vous l'ai bien mis. Des petites filles fraîches lessivent le socle de la statue, sous le regard d'un clown hilare et inquiétant. Devant elles, un tas de pavés qui n'attendent qu'à être lancés. Quelques fleurs y poussent. Plus loin, un CRS énorme charge un petit homme, tout seul sur le quai désert d'une gare de banlieue. A l'intérieur de la pochette : album de famille, avec Emmanuelle, ma fille, Stéphane, mon fils né en 62, une femme kabyle, les chars russes à Bratislava, des lavandières de La Goutte d'Or, et moi, avec l'éternelle Julie sur l'épaule (c'est le perroquet de la famille).


Le premier 33t est un bon succès. Mais, premier disque et premier conflit. Car les arrangements ont été bidouillés par des arrangeurs inconnus de l’auteur, sans discussion ni négociation… Du coup, pour le second disque, François Béranger impose un groupe de musicien américain qui propose un son et un style — même encore maintenant — à la fois intéressant et original. Le groupe Mormos :

2/ Ça doit être bien… (1971 CBS 64 458) où Béranger est accompagné par le groupe Mormos:

Face A: 1. Ça doit être bien – 2. Le monument aux oiseaux – 3. L’amour minéral – 4. Chanson d’amour – 5. Ma fleur.
Face B: 6. La tite Toune – 7. L’ancien chemin de fer – 9. Le fête du temps – 10. Madrigal – 11. Choral – 12. Nao – 13. Je pourrais dire

Et, évidemment, quand on ne laisse pas faire des pro de la chanson commerciale, arrive ce qui doit arriver: ça n’est pas un succès! Et du coup, chez CBS, on est un peu moins intéressé par François Béranger — qui quitte CBS en 72 et… s’apprête à arrêter la musique et la chanson.
Dernière édition par dub le 27 Mar 2007 8:55, édité 1 fois.
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Chapitre II - §4

Message » 27 Mar 2007 8:52

4/ Les derniers romantiques

Avant de passer à la période suivante, il faut quand même écouter les deux premiers — Une ville et Ça doit être bien. Et remarquer l’essentiel: il est vrai que François Béranger est un “chanteur contestataire” — mais il serait totalement faux de le réduire à ça.
18 chansons (j’enlève celles de Vigneault et Bruant — et le Choral de Bach) et parmi elles, presque la moitié sont des chansons d’amour.
Amours perdues:
Je suis toujours dans ma nuit
Lové dans le ventre de mon lit
Toi seule pouvait me réveiller
En me disant des mots secrets.
Qui maintenant pourrait bien me chanter
La musique de nos matins?
Qui maintenant pourrait bien ressembler
À ton corps contre le mien ?
…/…
Toi seule me faisait traverser
Ces heures où je suis prisonnier.
Qui maintenant pourrait bien éclairer
Le gris sale de cet atelier ?
Qui maintenant pourrait bien effacer
La fatigue de mon dos courbé ?
…/…
Autrefois je t’imaginais
Debout à la sortie du quai.
Qui maintenant viendra illuminer
Les rues noires de la banlieue ?
Qui maintenant me ferait m’arrêter
N’importe où pour voir mes yeux ? (Le téléphone)


plus ou moins tristes, même si elles restent distanciées
Tu m’as laissé dans un désert
Avec mon amour minéral
Si je te dis qu’il est ainsi
C’est que les pierres ça dure plusieurs vies
Mais si j’en juge par l’aujourd’hui
Je peux te dire que les pierres souffrent aussi
HE DIS DONC BERANGER
FAUDRAIT P’T’’ETRE FAIRE DES CHANSONS PLUS GAIES(L’amour minéral)


Mais des vraies chansons d’amour — imaginaires au regard de sa vie pour ce qu’on en connaît — et fort classique :

Vous m’avez toutes fait tant marcher
Que j’en ai usé mes souliers
Mon coeur de pierre s’est fendillé
Il n’a plus d’étanchéité
Le vent la pluie le froid le gel
Toutes ces images conventionnelles
Sur lesquelles on s’extasie tant
Quand on croit que c’est pour longtemps
Elles s’insinuent dans mes fissures
Me paralysent les membrures
Soudain le soleil devient lune
Et la légère plume enclume
…/…
La première était un navire
Avec qui j’ai vogué longtemps
On s’est embarqué pour le pire
Quel équipage par tous les temps
Comme disait Aristide railleur
Je l’ai aimée tant que j’ai pu
Mais j’ai plus pu lorsque j’ai su
Qu’elle voulait naviguer ailleurs (Chanson d’amour)


Certaines, un peu parodiques — ou auto-parodiques: ça rime avec pudique! — mais fondamentalement romantiques :

Oui oui dis-moi oui
Avant qu’il ne soit trop tard
On n’a plus vingt ans
On sera bientôt une vieille histoire
Vivons maintenant
…/…
On est comme sur deux parallèles
Toi t’as la tienne moi j’ai la mienne (Dis-moi oui)


Ça y est je l’ai enfin trouvée
Mais je ne sais pas où elle est
Je marche dans la forêt des rues
Je sonne aux portes on croit qu’j’ai bu
Si jamais vous l’apercevez
Dites-lui que je l’attends où elle sait
Elle ne pourra pas se tromper
Ça fait mille ans qu’on est à se chercher
SOUS LE MONUMENT AUX OISEAUX
SUSPENDU ENTRE DEUX EAUX
DANS LE CIEL
Voilà le bonheur
On ne l’attendait plus ç’ui-là
Qui me transforme en gros ballon de joie (Le monument aux oiseaux)
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Chapitre II - §5

Message » 27 Mar 2007 8:53

5/ Son nom c’est déjà un voyage
La voix est encore hésitante par endroit — et l’orchestration et les arrangements n’y sont pas, mais évidemment, LA chanson emblématique de cette veine romantique pur jus, celle qu’on connaissait tous par cœur, et même sur deux voire trois générations, c’est Natacha:
Natacha,
Ton nom c’est déjà un voyage,
À quoi bon dépenser nos sous
À vraiment partir, et pour où ?
À partir,
J’aime mieux les rivages ombreux
De notre grand lit aux draps bleus,
Où on découvre des merveilles.
Natacha,
Ton ventre est une plaine à blé
Où le lion court après la vierge
Dans le soleil de juillet,
Et la plaine,
Quand elle finit c’est pour venir
Caresser des montagnes douces
Où je cueille des fruits délectables.
Natacha,
Après les monts, après les plaines,
On arrive dans un pays
Où les mots ne peuvent plus rien dire.
Un pays,
Où je crois voir ton visage
Avec ta bouche qui s’entrouvre,
Avec tes yeux qui cherchent l’ombre
…/…
Tu t’en vas,
Tu t’en vas faire le tour du monde,
Le vrai cette fois avec des trains,
Des boeings, des machs, des turbines.
Natacha,
Je crois bien que tu reviendras,
Non pas que je sois prétentieux,
Mais nos voyages c’était bien mieux.
À partir,
J’aime mieux les rivages ombreux
De notre grand lit aux draps bleus
Où on découvrait des merveilles.


Bon bref… Ça se chante avec la tête, avec les tripes, et aussi avec ce qu'il y a au dessus, mais faut pas dire le nom parce que c'est honteux, comme disait Béranger en concert!
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Chapitre II - §6

Message » 27 Mar 2007 8:54

6/ La contestation, c’est un truc qui vient du coeur

François Béranger contestataire? évidemment. Une ville, qui raconte un coup d’État militaire («On se dit non c’est impossible/ Et pourtant oui ça vient c’est là/ C’est gros c’est noir ça hurle ça crache/ C’est chenillé armé blindé/ C’est surmonté d’un fort canon/ Et de plusieurs gueules casquées»); Tranche de vie, qui raconte la guerre d’Algérie; la Chanson bleue, qui parle d’enfant vivant dans un taudis et retrouvés morts de froids au petit matin; Nao qui chante la révolution et les lendemains qui déchantent: les chansons sont là pour en témoigner.

Et aussi une première orchestration de Ma fleur:
Réprimez-moi si vous voulez À cause de mes cheveux trop longs,
À cause de ma gueule arrogante
Au passage des cars de poulets.
Donnez-moi des coup d’pieds dans l’fion,
Des coups d’bidules dans les roustons.
Puis enfin traitez-moi de tante,
Faites-moi une tête bien rasée
Comme les nazis en l’an quarante.


mais la première des répressions, c’est d’empêcher d’aimer:

Réprimez-moi si vous voulez
Pour avoir essayé d’aimer
Sur les pelouses interdites,
Hors des institutions sacrées.
Sacré nom de dieu c’est meilleur
Essayer pour voir, et puis dites
Divorcez-moi, châtrez moi l’coeur


Et du coup, la fleur en question, c’est celle de ces romantiques impénitents, peut-être le mouvement le plus sentimental qui fut jamais, de ceux qu’on appelle les “soixante-huitard”. La fleur est une fleur bleue:

Vous n’aurez pas ma fleur.
Celle qui me pousse à l’intérieur.
Fleur cérébrale et fleur de coeur,
Ma fleur.
Vous êtes les plus forts
Mais tous vous êtes morts.
Et je vous emmerd*e.


Contestation, subversion, dénonciation: en réalité, ce sont toujours des mouvements d’indignation qui viennent du cœur, des coups de gueules irrépressibles engendrés par la passion. La vraie, qui vient du cœur. Et donc, le chanteur engagé n’est engagé que parce qu’il aime et qu’il est écorché vif en regardant autour de lui…
Le libertaire est bien là, mais il demande seulement à vivre en paix — et ça, chez François Béranger, c’est ce que les autres appellent une utopie :
Dans un pays que vous ne connaissez pas
Et qui est mon pays
Toute l’année on fête la Fête du Temps
Le temps est notre ami
Tout le monde il est beau comme au paradis
Les jeunes les vieux aussi
Nous autres la vie on trouve ça bien excitant
Bien doux et bien bandant

Au coin des rues dans les carrefours et partout
Ça fait déjà longtemps
Qu’on a remplacé flics et cognes et agents
Par des accordéons
Comme y’a d’la musique partout et tout le temps
Au lieu d’aller marchant
Quand tu veux aller d’un endroit à un autre
Tu y vas en dansant

Quand tu croises une fille dans la rue tu souris
Et si elle te sourit
Tu vas avec elle dans les bois ou les champs
Et c’est bien amusant
Parfois ça dure une heure et parfois vingt ans
Mais c’est comme tu l’entends
Comme personne jamais n’est contraint ni forcé
On est tous bien contents

Si la pauv’Julie qu’aimerait pourtant tellement
Avoir un p’tit enfant
Ne peut pas en faire et c’est bien du tourment
Tu dis t’en fais pas tant
Tu lui donnes un des tiens qu’a pas plus d’un an
Et c’est bien du plaisir
De le voir avec elle gambader et sourire
Et puis devenir grand

Pas de contestation sans un ailleurs, ni sans un voyage, même un voyage en douce.

Bon. T’en sais assez pour aujourd’hui. T’attendra donc un peu pour avoir la suite.

Déjà: le temps que t’ailles de procurer ces deux disques là (le premier est réédité sur le site de Futur Acoustic — pour le second, faudra que tu écumes les sites de vente et que tu t’offres le 33t). Et pendant que t’y es, va t’acheter les six de la période suivante: (
(3) Rachel / La Chaise — (1974, L’escargot/RCA ESC320);
(4) Le Monde Bouge (1974, L’escargot/CBS ESC 323);
(n°5)L’alternative (1975, L’escargot/CBS ESC 328);
(n°7) Participe Présent (1978, L’escargot ESC 364);
et (n°8 ) Joue pas avec mes nerfs (1979, L’escargot ESC 390).
Pendant que tu y es, n’oublie pas l’album en public et absolument indispensable: (n°6) En public au Théâtre Gérard Philippe (1977, deux 33t L’escargot/CBS ESC 345 & 346).

En attendant, François Béranger, chanteur engagé, vient de se faire virer de chez CBS d’où il a dégagé…

(à suivre)
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Message » 27 Mar 2007 9:32

Salut Dub,
Bah alors, on soliloque ? On s'égosille... dur la culture du passé...

Il ne doit pas y avoir grand monde à connaître Béranger à part toi, le plus tout jeune et les vieux comme moi. Encore un rebelle dont les rapports avec les maisons de disques étaient pour le moins houleux.
C'était mes 20 ans. J'ai encore les 2 premiers disques de chez CBS et ils ont tourné, crois-moi. A l'époque, tout ce qui sortait de chez CBS, je les avais gratos car j'avais "quelqu'un dans la place".
Comme je n'écoute plus de vinyls, ça me plairait assez d'avoir des CD. Je vais voir ça. :wink:
J'ai établi une entente de co-existence pacifique avec le temps : il ne me poursuit pas, je ne le fuis pas. Un jour nous nous rencontrerons. (Mario Lago)
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Message » 27 Mar 2007 10:02

Je suis allé m'en réécouter quelques-unes sur amazone... tellement sympa.

L'Etat, après tout, c'est virtuel,
Ca n'a pas d'existence réelle.
Mais ça commande à la Justice,
Ca fait la loi et la police,
Ca joue avec le nucléaire.
Ca décide si on fait la guerre
Avec l'argent des citoyens,
Avouez que c'est quand même pas rien.
Faut croire qu'on a l'esprit patraque
Pour supporter de telles arnaques.
Masochistes on aime bien marcher
On s'demande qui les a mis là ...
Pardi c'est VOUS, c'est NOUS, c'est MOI !
Patrie, Nation, tout le grand jeu,
J'aurais aimé y croire un peu.
Désespéré, je m'asphyxie
(L'Etat, 1997)

L'alternative...

L'alternative c' est pas malin
C'est dire oui à un désir
Ou d'un seul coup se voir vieillir
C'est piétiner sa propre image
C'est la nuit noire ou le matin
Le chant du vent ou le fracas
Des rues des villes abruties
Et nous là-dedans qu'est-ce qu'on y fait ?
On est comme des girouettes rouillées
On n'sait plus comment s'orienter
:wink:
J'ai établi une entente de co-existence pacifique avec le temps : il ne me poursuit pas, je ne le fuis pas. Un jour nous nous rencontrerons. (Mario Lago)
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Message » 27 Mar 2007 10:06

papinova a écrit:Salut Dub,
Bah alors, on soliloque ? On s'égosille... dur la culture du passé...


Nan… :lol:

j'expose… :mdr:


Il ne doit pas y avoir grand monde à connaître Béranger à part toi, le plus tout jeune et les vieux comme moi. Encore un rebelle dont les rapports avec les maisons de disques étaient pour le moins houleux.



C'était mes 20 ans. J'ai encore les 2 premiers disques de chez CBS et ils ont tourné, crois-moi. A l'époque, tout ce qui sortait de chez CBS, je les avais gratos car j'avais "quelqu'un dans la place".
Comme je n'écoute plus de vinyls, ça me plairait assez d'avoir des CD. Je vais voir ça. :wink:


Pour ce qui est de trouver Tranche de vie — facile: c'est 15€ chez Futur-Acoustic (super sérieux, super rapide).

En revanche, pour ce qui est de Ça doit être bien, c'est moins facile. Y'en a une ou deux de reprises dans le coffret "Le vrai changement c'est quand?". Mais si on trouve assez facilement le 33t, pour le CD c'est moins facile (en occasion)).

Cdlt :wink:
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